Haïkouest - l'abcde ... du haïku contemporain



  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

© Coll. R. Halbert
                                                         
 
     
 
 
 
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LA LETTRE n° 9 - janvier 2010

extraits

 
o comme Ombre

OMBRE ET PARFUM

        Du Canada nous arrive un séduisant recueil de rengas que signent Mike Montreuil et Luce Pelletier (ce sont aussi des haïkistes reconnus). Le (tan)-renga ou « poème en chaîne » (apogée au XV et XVI s.) est une brève poésie de 31 syllabes, composée à deux voix : le premier poète propose une première partie ou « verset qui précède » (mae-ku, littéralement « précédent-verset ») de 5-7-5 syllabes (c’est cette séquence qui, en prenant son autonomie au XVII s., a donné le haïkaï de 17 syllabes) ; le second poète répond par un « verset ajouté » (tsuke-ku, litt. « suivant-verset ») de 14 syllabes (7-7). Luce Pelletier et Mike Montreuil le savent bien : le renga n’est pas un genre mineur et il demande un réel talent ; il exige délicatesse d’écoute, finesse de dialogue, souplesse d’échange. Tout l’art réside dans l’enchaînement qui peut revêtir un caractère proche (shin-ku « proche-verset ») ou éloigné (so-ku « loin-verset »). Les poètes doivent ménager conjonction-disjonction, liaison oblique, surprise de fin aloi. Pour désigner ces modes raffinés d’enchaînement, les Japonais ont inventé d’ingénieuses expressions qui évoquent un sens aigu de l’allusion : ils parlent d’« ombre portée » (omokage) ou de « parfum » (nioi)…   À aucun moment, les rengas à deux voix de Mike Montreuil et de Luce Pelletier ne sentent ni la pantoufle (je veux dire : l’exercice cérébral en chambre) ni l’artifice virtuose. Bien au contraire, jamais en manque de sensibilité, nos deux poètes savent manier avec justesse « l’ombre » et le « parfum ». Ils « lient » dans le souffle résonnant sans en avoir l’air. Un traitement typographique choisi – polices différentes, caractères en droit et en droit gras – permet de distinguer les deux timbres vocaux, mais bientôt, une alchimie des inflexions vocales se crée et les auteurs s’effacent dans un heureux anonymat. Exemples de ce contrepoint ombré ou parfumé des deux voix:
  
catalogue en ligne –                                                  salon de coiffure
semis de printemps prochain                                     les bigoudis sur la tête
“Sorbet” ?  “Melody” ?                                              c’est bientôt Noël                
             si je savais la couleur                                      ce parfum me rappelle              préférée de la marmotte                                  notre voyage en Floride
  
         Notre duo canadien pratique une certaine liberté dans les thèmes, les mots, les registres, les rythmes et les langues (poèmes tantôt en français, tantôt en anglais).La photo de couverture, élégamment suggestive, par Luce Pelletier, ouvre une lucarne de ciel en fines correspondances que confirment les rengas : cette contre-plongée entre deux immeubles avec la coulée quasi sonore du bleu et d’un cumulus(humilis) en écho à la calligraphie cursive de Suïen Wada. Baudelaire, amateur de nuages, n’était-il pas fasciné par le « ciel carré des cours », juste métaphore de la contrainte, bénéfique à toute poésie inventive ? 

                                               parmi les oiseaux
                                               deux nuages bougent
                                               au-dessus la maison   
   jouer à cache-cache 
                                                   sans délimiter le terrain  



La poésie est ce jeu serré et libre d’oiseaux sans limites. Ombre et parfum des voix liées.

    Roland Halbert, président de Haïkouest  

Lundi matin… rêver de la mer  - 100 tan-renga par Mike Montreuil et Luce Pelletier. Éditions du tanka francophone, Laval, Canada. Livre en dépôt à Haïkouest : 12 €


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r  comme Ryôkan

RYÔKAN : LE « NUAGE ET EAU »



          Ryôkan, l’une des figures les plus singulières et les plus fascinantes du haïku. Mais, Yamamoto Eizô (1758-1831), avant d’être connu sous ce nom, en a porté plusieurs autres, puisqu’ il s’est d’abord appelé « Lampe-allumée-en-plein-jour » (tellement il était distrait), puis « Luciole » (parce qu’il arrivait souvent à la nuit tombée) ou – et c’est le pseudonyme qu’il choisit – « Grand-Idiot ». Dans ces sobriquets et changements de nom – pratique courante au Japon –, il ne faudrait voir ni un banal amusement social ni un aimable jeu de masques. À travers ces identités successives, il ne s’agit rien moins que de la recherche de la maturité artistique et spirituelle. C’est ainsi que Eizô pourra recevoir, un jour, comme nom de moine et de plume : Ryôkan, autrement dit « Le Bon-le Magnanime » (la lecture « étymologique » des caractères chinois propose : Ryô, l’homme qui reçoit le don du ciel ; Kan,le cœur en mouvement abritant autrui). Des mots qui ne signifient quasiment plus rien pour nous. Certains témoignages authentiques décrivent le bonhomme comme une sorte de frère oriental de François d’Assise. Ne raconte-t-on pas qu’un soir, fatigué d’avoir joué avec les gosses, il s’endort en plein champ et que les loups s’approchent pour garder son sommeil (comme le loup de Gubio qui mangeait dans la main de François ?) ; et, une autre fois, que les fauvettes, les mésanges et autres rousserolles viennent se poser sur ses bras et sur sa tête (comme le franciscain qui parlait aux oiseaux ?).   C’est dire si le personnage est difficile à cerner. À dix-huit ans, Eizô quitte sa famille aisée (il est l’aîné de sept enfants) pour rentrer au monastère (École dite « de Sôtô »). Ses études ? Douze années (voulez-vous bien relire cette indication chiffrée ? donc, pas quinze jours, pas un mois, pas deux ou trois ans, mais bien douze années d’application) consacrées à la poésie chinoise, à la poésie japonaise et à la calligraphie. Patience. Il est pressenti pour remplacer son père au poste de régisseur du temple shintô ? Il se dérobe. On veut qu’il dirige le monastère ? Il refuse. Puis, voilà qu’à l’imitation de ses modèles – chinois et japonais – en poésie, Ryôkan choisit la voie de l’errance (kusa makura « oreiller d’herbe ») : il part sur la route (et vous, quand partez-vous ?) devient « nuage et eau » (unsui) (tant pis pour notre bulletin météo qui n’ose même plus annoncer qu’il va pleuvoir !). Il nous faut beaucoup d’imagination à nous, Occidentaux, planqués sous notre confort matériel et sur notre canapé culturel, pour nous représenter ce qu’est un « nuage-eau » : un moine-mendiant, sans cesse en chemin (prière de ne pas parler de « mobilité géographique »), portant un grand chapeau en carex, un simple sac, un bâton en glycine, un bol métallique à aumônes qu’il frappe (on appelle aussi ces mendiants « les frappeurs de bol » (hachi tataki) ; est-ce que j’ai rêvé ou ai-je bien vu à Tôkyô un clodo qui avait un portable ? !), exposé aux intempéries comme aux rebuffades des passants. Patience. Patience. Pour autant, gardons-nous du cliché qui voudrait faire de Ryôkan une figure austère, sévère, sinistre. Bien au contraire, ce « moine » sans temple ni titre officiel, aime boire un coup de saké, voire s’enivrer (une seule fleur d’iris l’enivre aussi bien !), causer avec les paysans, s’entretenir avec les poètes, s’amuser avec les enfants (il aura même à cœur de leur confectionner une balle !) et admirer Teishin, cette jeune et jolie nonne qui recueille avec dévotion l’enseignement spirituel et artistique du maître…   Car le domaine de Ryôkan, c’est la poésie et la calligraphie (en style cursif dit « écriture d’herbe folle », sôsho) auxquelles il entend se consacrer entièrement et en toute liberté. Il écrit de la poésie à la chinoise (kanshi), de la poésie classique japonaise (waka) et des haïkus (à l’époque et jusqu’à Shiki, on disait haïkaï). Il suffit de lire l’un de ses poèmes pour être conquis par ces trois qualités essentielles : patine (sabi), légèreté (karumi), caractère cocasse (kokkeï) :   

Nuit blanche d’été ! / passée jusqu’au point du jour / à compter mes puces. (Trad. R.H.)

   Ryôkan prend le temps de s’épucer, met ses puces (non, ce ne sont pas des puces électroniques !) au soleil pour les réchauffer, avant de les replacer gentiment sur sa poitrine. Il sait insuffler à son vers cette note rare qu’est la saveur humoristique (haïmi). Ainsi, avec la pointe d’autodérision qui convient, Ryôkan se compare à Bashô (« Je me mesure au bananier de mon jardin ») et n’hésite pas à pasticher son fameux haïkaï sur la grenouille plongeant dans le vieil étang et le ploc !que fait l’eau… Sous sa plume fluide, le poème devient ce timbre de détachement souriant :   

Le nouvel étang / La grenouille qui y plonge / Pas de bruit du tout ! (Trad. R.H.)

   Esprit libre, cœur libre, Ryôkan n’aime guère « la poésie de poète, la calligraphie de calligraphe et la cuisine de cuisinier ». On le comprend. Il peut s’autoriser – car c’est un maître de première grandeur – des libertés avec les mots, les thèmes (sans être trivial, il ose évoquer ses « boules d’or », kintama, saisies par le froid !) ou avec la métrique régulière des 17 syllabes. Au niveau d’excellence qu’il a atteint, il peut se permettre de composer un haïkaï « en surnombre » ou « en manque » de syllabes comme celui-ci, tout en fraîcheur poignante :  

Se-i- ra- n*/su- i mono wa /shi-ro  bo-ta-n*
1-2- 3- 4 /1 -2- 3- 4- 5 /  1- 2-  3- 4- 5
Le vent vert d’été /apporte dans mon bouillon / des pivoines blanches. (Trad.R.H.)

* En japonais, le « n » de la nasalisation compte pour une unité prosodique dite «  more »). Au Japon, le vent « vert »  est associé à l’été.  

           Ce qui importe, c’est « le sentiment des choses » (mono no aware) s’exprimant à travers « le chant des choses » (mono no iu). Dégagé des affaires courantes, traversez corps et âme – débrouillez-vous ! – sur le fil de la simplicité musicale jusqu’au point de focalisation (chûshin) de la densité émotionnelle. Avec justesse sonore, la poésie avance au cœur de ce noyau de ferveur. Patience. Patience. Patience.   Après le suicide de son père, lui aussi haïkiste, Ryôkan décide de rejoindre son « pays natal », la région d’Echigo (actuelle préfecture de Niigata). Il faut donner à cette expression pays natal (furusato, littéralement « vieux village (natal) ») toute la riche résonance et tout le fin faisceau d’harmoniques qu’elle recèle dans la géographie physique et intime des Japonais. « Parle de ton village, et tu parleras du monde », recommande un proverbe. Voici  

Mon pays natal / me revient quand dans la nuit / s’éloignent les oies. (Trad. R.H.)   

         Peuvent nous aider à fouiller cette longueur d’onde fondatrice (pour le poète, c’est le facteur géophysique subtil, source de sa basse continue), certains auteurs français comme Jean Follain et son Canisy :  

                                  La durée des villages est dans l’ordre profond
                                  et leur eau à canards veille

    (Quoi ! vous avez trois télévisions à écran plasma haute définition, un téléphone cellulaire, les S.M.S. illimités et un ordinateur dernier cri, mais vous ne savez pas que l’eau à canards du village veille dans la durée de l’ordre profond ? !) ; René Guy Cadou et son Louisfert :   

Paysage de mon amour
Tout entier dans ce village
Dont je défais journellement
Les liens de chanvre et de fumée  

Maurice Fombeure et son Bonneuil-Matours :   

Nous sommes un village
Dans la paume de Dieu.   

       (Désolé, s’il n’y a pas cette orientation sur votre G.P.S. ni cette application sur votre iPhone !). Ryôkan trouve retraite, – choix de solitude – (« Je n’exulte que dans la solitude », confie-t-il ; Rilke lui fera écho : « Une seule chose est nécessaire : la solitude. » ; qu’en penseraient vos cent sept amis sur Facebook ?) à flanc de montagne, au fin fond d’une cabane de fortune qu’il baptise : « Le Pavillon des Cinq Mesures (de riz) » Il n’est pas interdit d’y lire aussi une allusion ironique aux « cinq mesures » qui ouvrent et ferment le haïkaï. Toujours un peu légèrement givré et tellement naïf, ce Grand-Idiot réussit à mettre le feu à son précaire ermitage en voulant creuser au moyen d’une bougie un trou dans le plafond. Pour quoi faire ? Je vous le donne en mille : pour permettre à une tige de bambou (non génétiquement modifiée !) de pousser librement… Dans ce quasi taudis, il sera la victime de la visite nocturne d’un voleur. Quelle est sa réaction ? Ce lumineux poème :   

Le cambrioleur / a tout volé excepté /la lune à la fenêtre ! (Trad. R.H.)

Il n’a rien,
ne veut rien,
rien de rien.  

                                Esprit libre.
                                Nuage. 
                                Cœur libre.
                                Eau.  

                                                              Éclat à la fenêtre.
                                                              Bon.  
                                                                                                良 Ryô
                                                                                                寛 Kan     

Roland Halbert, président de Haïkouest  

Les 99 haïku de Ryôkan – en dépôtchez Haïkouest


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LA LETTRE n°10 - février 2010
extrait


m comme Météo

                              













                                       LES BEAUTÉS MÉTÉOROLOGIQUES                                   
    ou LE DICTON ET LE HAÏKU


 Niché dans ta tête               un dicton chantonne               les messageries du ciel. 

          Chaque matin – qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il gèle ou qu’il fasse grand soleil –, se répéter la fameuse sentence de Bashô dont on n’a peut-être pas mesuré toute la profondeur ni apprécié toute la saveur : « Les caprices du ciel sont les semences de l’art. » La dire à voix haute ou basse, en pesant avec minutie chaque vocable pour ressentir le courant de météosensibilité qui passe entre les syllabes et le haïkiste : caprices-ciel-semences-art. Ce pourrait être – ce devrait être – sa « prière » quotidienne et profane. Et il sonne faux, le proverbe affirmant : « Qui parle du temps, perd son temps. » Excusez du peu : le chaud, le froid, l’humide, le sec, ce n’est pas une mince affaire. À vrai dire, rien de plus profond que les propos météorologiques apparemment banals, anodins et nourris de clichés. Et rien de plus charmant, en tout cas, que de discuter météo avec une femme : on a l’impression qu’elle parle aussi de sa peau, des variations de son humeur ou de son teint, qu’elle se dévoile un brin avec des mots caressants. Il n’est pas étonnant qu’un dicton aille jusqu’à distinguer un « beau temps de demoiselle » et il est hors de doute qu’il existe une prégnance climatique sur les êtres et particulièrement sur les artistes. Mais, pour le poète comme pour le météorologue, il n’y a pas de « beau temps »  (Mauriac : « Le beau temps est un préjugé de la jeunesse ») ni de « vilain temps », il n’y a que le temps qui change. Et comment s’empêcher de saluer le temps qu’il fait – quel qu’il soit ! – en songeant à l’éclatante expression de Baudelaire qui parle de « beautés météorologiques » ? Encore faut-il percevoir ces beautés, les sentir dans l’alambic de son propre corps et les apprécier au filtre de son esprit pour les transposer poétiquement. Les dictons nous guident avec bonheur dans ces « riches heures ».   En Occident, nous n’avons ni les almanachs japonais de haïkus (saïjiki) ni les répertoires de références saisonnières (kiyose), mais nous disposons de ces passionnants Calendarium poeticum, Kalendrier des bergers,Almanach pour l’an de grâce 1592, Thresorde sentencesdorees, proverbes et dicts communs et autres recueils de dictons (Pourrat, Dufour, Cellard). Sans doute, en citadins que nous sommes – pour la plupart –, nous restons trop souvent imperméables aux finesses de sagesse populaire qu’ils contiennent et insensibles aux charmes poétiques qu’ils recèlent. Connaissons-nous encore des dictons ? Pourrions-nous en citer un bon nombre comme le fait le personnage des Météores de Michel Tournier ? Ce n’est pas sûr. Les Japonais, eux aussi, ont les leurs : Halo de soleil, parapluie ; halo de lune, ombrelle (Hi-gasa, ame-gasa ; tsuki-gasa, hi-gasa), mais ils ont tendance comme nous à les négliger ou les oublier. C’est que nous vivons dans une société largement urbaine, à la mémoire courte – étiolée ou ruinée –, qui a du mal à s’orienter autrement que par le bulletin météo spectaculaire (le rêve de toute miss météo est de faire du cinéma !) et le G.P.S. bavard (il est plaisant de relever que, chez les Grecs anciens, « météoroscopos » désignait aussi bien l’observateur de météores que le bavard impénitent). Nos années ne sont plus « de grâce » et il y a longtemps, semble-t-il, que la grenouille météo s’est tue, noyée sous le déluge d’informations invérifiables, émises par le G.I.E.C. (Groupement Intergouvernemental pour l’Étude du Climat). On dirait que la souris high-tech ne veut plus rien savoir du grenier des anciennes connaissances. Jean de Séville le regrettait déjà en ces termes : « Nos bons devanciers faisoyent cas de cette pratique [que j’ai] trouvée comme par terre et presque ensevelie ». Et il y a fort à craindre que pour nous – rats des villes –, les vers de Rilke, à la mémoire longue, ne signifient plus grand-chose :

                                           L’année tourne autour du pivot
                                           de la constance paysanne… 

        Et pourtant, elle tourne, l’année, pourrait-on ajouter. Elle continue de tourner : alternances saisonnières, cycles agricoles, rythmes vitaux, travaux des champs et des cités, roue de la vie ritualisée, ronde de la Terre et du cosmos…  

Le dicton du jour : / il n’y a plus de saisons / sauf dans les haïkus ! 

       Le premier point commun entre le dicton et le haïku est, bien entendu, que l’un et l’autre sont des poèmes de l’émotion saisonnière. Tous deux en attestent : nos « bons devanciers » ont su scruter le ciel, ses astres et ses météores (éclair, pluie, gelée, neige, brouillard…), examiné la terre et ses indices climatiques, observé les animaux et leurs comportements. Lune, nuages, plantes, vents, oiseaux etc. autant de « signes » à apprécier. Dans la tradition japonaise, le préposé à l’élaboration du calendrier s’appelait « celui qui regarde l’état des jours » (hi-yori-mi). Dictons et haïkus nous parviennent d’un fonds lointain de tradition orale et écrite, à la fois populaire et savant. Si bon nombre de dictons ont été notés au XVI s. (au XVII s., pour les premiers haïkaïs), certains remontent au Moyen Âge. Un des premiers collecteurs sur le terrain, Charles de Bouelles, relève aux alentours de 1530 : Bourbesen may, espies en aoust. Et plusieurs dictons portent la trace de la mémoire de l’ancien calendrier julien – luni-solaire, institué du temps de Jules César – qui fut en vigueur jusqu’en 1582, date de l’adoption de notre calendrier grégorien qui retrancha 10 jours – (ainsi la Saint-Barnabé, fixée au 11 juin, mais qui auparavant était postérieure au solstice d’été, d’où le dicton : Le jour de la Saint-Barnabé /Estleplus beau jour de l’été), tout comme certains haïkus témoignent de la mémoire de l’ancien calendrier sino-japonais qui fut en place jusqu’en 1873. (cf. article « Vers la cinquième saison », La Lettre n°8). Certes, la référence à la saison ne s’établit pas de la même façon dans le dicton que dans le haïku.
Le dicton est soit prescriptif : Àla Saint-Grégoire (12 mars) /Taille ta vigne pour boire  soit constatif : Pluie de la Saint-Georges (23 avril) /Coupe aux cerises la gorge 
soit prédictif :Nuit du Nouvel An sereine / Est signe d’une année pleine, tandis que le haïku, s’il peut être constatif (tel instant en tel lieu), il se fait volontiers allusif(allusion directe ou indirecte à la saison par le fameux « mot de saison », kigo). Alors que, trop souvent, notre « apercevance », pour parler comme Montaigne, ne fait que glisser grossièrement sur le monde, le dicton et le haïku manifestent cette attitude assez rare qu’est l’attention aux choses et aux êtres(« haïku du bourgeon sur l’herbe » kusa no me haïku, disent les Japonais). Dicton et haïku sont des condensés de fine observation et d’attention minutieuse aux éléments comme aux êtres vivants. Rilke encore
:
                                             Au ciel, plein d’attention,
                                              ici la terre raconte…   

           Sur le plan formel, dicton et haïku ont en commun d’être des poèmes brefs (c’est le dicton qui est le poème le plus court du monde et non le haïku !). Le haïku – dont l’élément final « ku » signifie « vers, verset » – est un poème à forme fixe, composé de dix-sept syllabes scandées en trois « mesures » de cinq, sept et cinq syllabes ; le dicton, tout aussi ramassé, est un poème à forme variable (deux vers, quelquefois trois, rarement quatre et plus) aux allures de formulette ou au tour de proverbe, qui pratique assez souvent – même si l’hexasyllabe et l’octosyllabe sont fréquents – une métrique impaire, proche du haïku,
le pentasyllabe : Quand septembretonne / La récolte est bonne (5-5) ;
ou l’heptasyllabe : Saint-Antoine sec et beau (17 janvier) /Remplit tonnes et tonneaux. (7-7). Certes, le dicton est un bout-rimé (court poème fondé sur des rimes imposées), alors que le haïku ne connaît pas la rime (au Japon, en tout cas). Dans le dicton, c’est souvent le nom du saint qui dicte cette rime : 

Au jour de saint Boniface (14 mai)/ Toute boue s’efface. (7-5).

Mais la connotation religieuse y a perdu beaucoup de sa force (d’autant qu’en 1970, l’Eglise a supprimé du Martyrologe – donc du calendrier –, une quarantaine de noms de saints !) et la référence au saint patron est là, semble-t-il, moins par dévotion que pour fournir la petite sonnerie de la rime ou de l’assonance. Le dicton ne comporte pas de « mot qui coupe » (kireji), mais il partage avec le haïku son sens de l’ellipse et de la parataxe (absence de lien syntaxique). Tous les deux pratiquent l’apocope (annulation prosodique du e) :

À la Saint(e)-Cath(e)rine (25 novembre) / Tout bois prend racine (5-5),

la diérèse (prononciation du mot « alouette » en trois syllabes : a-lou-ette)ou la synérèse (prononciation en deux syllabes : a-louette »), selon les besoins métriques :

Au jour de sainte Colette (6 mars) / Commence à chanter l’alouette (7-7)   

         Elle tourne, l’année, écrivait Rilke et « la constance paysanne » demeure à travers cent transformations et mille métamorphoses, à l’image du vent qui change sans changer. Permanence et changement, c’est l’invariant-fluant (fueki-ryûkô) qui fonde l’esthétique japonaise. Aussi ne s’étonnera-t-on guère de voir le vent tenir une place primordiale dans les almanachs poétiques japonais qui, par exemple, proposent aux haïkistes toute une gamme de vents d’été : « le vent bleu » (ou « vert », ces deux couleurs étant souvent confondues en Orient) » (aoarashi), « le vent sombre (ou noir) » (kurohae), « le vent du soleil » (hikata), « le vent de moissons » (mugi no kaze), « le vent des moineaux d’or » (kojakufu)… Les dictons font, eux aussi, la part belle au vent, peut-être en référence au souffle de vie et – on aimerait le croire – au souffle poétique :

Dis-moi les vents / Je te dirai tous les temps.

Vent de Noël :             À Noël grand vent / Fruits abondants. (diérèse : fru-its)
Vent du Nouvel An :     Le vent du Jour de l’An /Souffle la moitié de l’an. 
Vent des Rameaux :    Vent qui souffle au jour des Rameaux / Ne change pas de sitôt.

        Dans les dictons, il n’est pas rare non plus de voir le vent acquérir une couleur : vent blanc, vent jaune ou vent roux, comme en témoigne ce pur bijou (avec cet adjectif subtilement antéposé !) :

La lune rousse et le roux vent / Cassent les bouteilles souvent.


      Bien entendu, ces « prédictions-prévisions » ne sont pas infaillibles (certains travaux tentent de vérifier scientifiquement la véracité des dictons) et, pour une grande part, elles relèvent de l’ordre ludique. Le dicton est un jeu verbal – ce qui est le sens premier de haïkai (« jeu-dégagé ») – et Maurice Fombeure, l’un des poètes les plus sensibles au charme des adages, n’avait pas tort de définir ainsi sa poésie : « J’apprivoise par jeu. » Le dictonnier et le haïkiste apprivoisent par jeu : un mince jeu poétique dans le Grand Jeu des cycles, des rythmes saisonniers et des siècles ; un jeu sérieux ou drôle qui tente, non sans naïveté, cette anticipation du temps météorologique et, au-delà, cette maîtrise du temps astronomique. On peut se demander si les dictons ne s’inscrivent pas dans l’ancienne perspective oraculaire et s’ils ne sont pas les modestes résidus des lectures de présages qu’osait la pythie de jadis qui s’essayait, au milieu d’offrandes de prémices, à d’incertains éclats prophétiques en observant les entrailles du printemps et en regardant le ciel ouvert.      De « dicton » à « diction » il n’y a qu’un « i »(est-ce l’I rouge de Rimbaud dans son sonnet des « Voyelles » ?) et l’étymologie nous rappelle que le mot est issu du latin dictum, de dicere « dire ». Aussi est-il bon d’entendre dire les dictons, à travers toute la gamme de couleurs des langues et des parlers régionaux : la langue bretonne (Miz C’houevrer a c’houez, a c’houez /Hag a laz ar voualc’h war he nez : Février souffle, souffle /Et tue le merle sur son nid), la langue d’oc (En méï d’obriéou / Touto bestio changeo de piéou : Au mois d’avril / Toute bête change de peau), le gallo (Q,ueue rogason / Q,ueue fanason : Telles Rogations / Telle fenaison) On s’avise qu’un dicton sonne comme une mince carotte verbale témoignant d’un âge ancien, comme le haïku est ce frêle bâton de chant d’un présent suspendu. L’un et l’autre sont aussi une minuscule station météo en vers, un microclimat de mots. Mais pourquoi n’y aurait-il pas de nouveaux dictons, composés à partir du lexique « scientifique » de la météorologie ? Comme, désormais, au Japon, certains nouveaux kigos sont fournis par L’Almanach du christianisme (Kurisutokyô saijiki) aussi bien que par « le front des cerisiers » (sakura zensen), chez nous, les nouvelles beautés météorologiques pourront être le « front froid », « l’image satellite », « la “patate” de l’anticyclone », « la ceinture des vents d’ouest », « les entrées maritimes », la Saint-Glinglin et la Saint-Glagla… Pour sa part, le poète Jean-Paul Plantive y va de toute sa fantaisie quand, dans son délicieux Petit almanach des plantes improbables et merveilleuses,il invente :

Pâques au Japon / Noël au Gabon. 
Et aussi :                
Le sanglier vole bas /L’orage gronde déjà.

      Une fantaisie partagée avec les poètes japonais qui ont imaginé « la tortue qui chante » ou « le vin de singe » et qui, aujourd’hui, adoptent volontiers la Saint-Valentin (dernier cadeau à la mode : on offre à l’élu(e) de son cœur un prélèvement de tissu buccal, c’est le cadeau A.D.N. !). Remarquons l’inventivité insolite de certains dictons qui n’a rien à envier à la note humoristique des haïkus. Ainsi l’évocation de la pluie qui peut tomber « à bouteilles », ou « à yeux de vaches » ou « à tétons de truie » ; ou l’évocation piquante d’un Noël « geloux », d’un mars « ventoux », d’une Saint-Jean « fromentoux », d’un saint « pissard » (c’est Médard) qui amène un temps « bousard » ; ou encore l’évocation de ce patron au nom providentiel de « saint Fructueux » (16 avril). Les images véhiculées par les sentences météo témoignent d’une belle sensibilité poétique : l’arc-en-ciel s’appelle « couronne de saint Bernard » ;  la semaison se dit « sèmerie » ; février se conjugue et, s’il remplit bien sa tâche hivernale, on affirme qu’il « févrière », tout comme mars fait ses « marseries » (rigueurs) ; les saints de mai (Mamert, Servais, Pancrace) sont souvent « de glace ». L’un des plus admirables dictons – qu’on pourrait attribuer à Charles d’Orléans – nous avertit aimablement :

Il n'est si gentil mois d'avril / Qui n'ait son chapeau de grésil. 

Une amie du bocage me rappelait que

Chandeleur borgnette / La vendange est faite.

On donnerait volontiers sa collection de lampes halogènes pour cette délicieuse chandeleur, fût-elle « borgnette ». Et l’on songe à ce haïku poignant de Buson :

La lanterne au poing / un homme arpente un jardin /Regrets du printemps. (Trad. R.H.)

   L’ethnologie prétend que les paysans d’aujourd’hui « croient aux dictons, sans y croire ». C’est possible. En tout cas, je ne saurais oublier ce vieil ouvrier agricole (on disait « commis ») qui, chaque soir, sortait sur le seuil de la grange et, le nez en l’air, humait le ciel. Une chique dans la joue, il se curait la gorge, crachait au creux de ses mains des augures et lançait invariablement un dicton variable en son parler angevin :

À la Nau (Noël) / Les jours cressent (croissent) d’un pas d’ jo (coq).

       Il parlait du vent « d’à-haut » (vent d’est), du vent « d’à-bas » (vent d’ouest), de la « sourcière » (trombe de vent d’été), de la « nue dorante » (les cirro-cumulus, que les Japonais appellent « nuages-sardines ») et soutenait qu’il entendait la lumière « subler » (siffler). Bien qu’« analphabète et rustique », comme on disait jadis, il possédait une valise en carton, remplie de livres jaunis, qu’il n’ouvrait que lorsqu’il était pris de boisson. De ses paluches épaisses, il maniait les pages avec des précautions de médiéviste pour entreprendre de goitreuses incantations à… Rê (le dieu solaire égyptien à tête de faucon) ; dommage qu’il n’invoquait pas Amaterasu, divinité shintô, illuminatrice du ciel ! Étranges Rogations païennes dans la campagne angevine et chrétienne des années 1950… L’homme a en lui un indéracinable désir de prodige et poursuit sans cesse son rêve de « domestiquer le ciel » (Tournier). Toutefois, comme un dicton sait le rappeler : L’homme fait le calendrier, / Mais Dieu fait le temps.   
    Je croise souvent, à Nantes, aux abords du collège Victor-Hugo, où il enseigne les lettres classiques, Gilbert Dubois, l’un des auteurs (avec le regretté Jacques Cellard) des Dictons de la pluie et du beau temps. Sur mon exemplaire, il a tracé à l’encre rouge ces lignes en guise de dédicace : « Pour R.H., ce modeste recueil de menues embellies – je dois à Julien Gracq le charme et les promesses de ce vocable –, de dictons et dictames dont le feuilletage, homéopathique et de temps en temps, vous réjouira, je l’espère… » Dictons-dictames, menues embellies, promesses de vocable… Autant de beautés météorologiques et poétiques. Ces quotidiennes beautés-là sauveront-elles le monde ? Peut-être pas, mais elles en font l’indiscutable charme.   

Si jamais revient l’oiseau                bagué de dictons d’avril                    il t’enciellera !  


Roland Halbert, président de Haïkouest


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LA LETTRE n°11 - mars 2010
extrait

f comme fleurs


LA FLEUR, LE CHANTou
LE HAIKISTE CASSE-LUNETTES



















   Editions La Dogana                                   Editions de l'Astronome



« La connaissance de la fleur est la connaissance suprême et primordiale,
c’est la connaissance essentielle. » (Zeami)     

      Rilke soutenait que pour écrire un seul vers qui vaille (oui, un seul ! un haïku, par exemple), il fallait sentir comment volent les oiseaux et « quel mouvement font les moindres fleurs en s’ouvrant, le matin ». Faut-il redire qu’un haïkiste s’apprécie, entre autres choses, à la qualité de son regard sur les fleurs et sur les oiseaux ? Cependant, pas de méprise : rien à voir avec le côté « fleur bleue » ou « oiseau des îles », il s’agit d’accéder à la parole profonde du vieux Bashô : « Qui dans les formes ne voit la fleur est pareil aux Barbares. Qui en son cœur ne ressent la fleur s’apparente aux bêtes brutes. » La fleur est donc une affaire de civilisation sensible et d’esthétique éprouvée. Dès lors, on comprend pourquoi, au Japon, il y a des « maîtres des fleurs » et des écoles de « la fleur-vivante » (ikebana) et pourquoi Kikaku lance avec une touche d’humour :  

               Par ce temps de pluie,  /  celui qui boude les fleurs  /  renferme un pois sec. 
                                                          (Trad. R.H.)  

Or, des pois secs et désenchantés, le haïku n’en connaît que trop, hélas. Pour remédier à cette sécheresse de cœur et d’esprit, ouvrons Les Fleurs et les saisons (proses poétiques) de Gustave Roud et Fleurs, frissons de couleurs (haïkus) de Hyacinthe Vulliez. Deux minces ouvrages qui sont d’un précieux secours dans cette initiation (car c’en est une, et tant pis pour les gens pressés !).  

      Ne peux-tu pas, ne dois-tu pas / Connaître un peu ta botanique ?, ironisait Rimbaud. Ce n’est pas un peu, mais à fond que le haïkiste doit connaître sa botanique, s’il ne veut pas rester dans cet « éloignement infini du monde des fleurs » (Novalis – que Roud a traduit !), s’il ne veut pas passer à côté de beautés insoupçonnées, s’il désire se rapprocher un peu de la « saisissante surprise d’une présence ». (Le lexique savant, ajouté à Fleurs, frissons de couleurs n’est pas inutile, mais montre que la science ne saurait tout dire du réel).  

      Pour la botanique          je prendrai des cours avec         l'abeille appliquée.(R.H.)  

Je me rappelle ces passionnantes sorties botaniques sur le motif, en compagnie de Robert Corillon, fin spécialiste, qui nous initiait aux subtilités de la flore en vallée de la Loire. À chaque fois, nous prévoyions une expédition de plusieurs kilomètres et, à chaque fois, nous parcourions à peine dix mètres ! Tout nous arrêtait. Tout alertait notre regard. Tout retenait notre attention : la moindre fleur, le moindre bourgeon, le moindre brin d’herbe. C’est à une aventure semblable que nous convient Fleurs, frissons de couleurs et Les Fleurs et les saisons. Pour la petite histoire de l’édition – épisode peu glorieux –, il est navrant de rappeler que le projet de l’ouvrage de Gustave Roud fut abandonné par l’éditeur Mermod au profit de Pour un herbier de Colette (autre chef-d’œuvre, il est vrai). Le poète discret (et paysan du Haut Jorat qu’il n’a, pour ainsi dire, jamais quitté) dut céder la place à la romancière largement sous les feux de la rampe. Théâtre social trop connu, hélas !…


                                                                                            Coll. R.H.

           fleurs épanouies / quand les couleurs chantent et rient / la fête commence
                                                                                               (Hyacinthe Vulliez)   

Quel ravissement à chaque page du livredénudé de Roudet de celui, somptueux, de Hyacinthe Vulliez (tout le monde n’a pas la chance de porter un nom de fleur !). Dans son texte d’ouverture, Roud a, d’emblée, l’intuition de la nécessité du haïku (l’esprit sinon la forme) quand il note : « Il est difficile de parler de ces découvertes liées à des états de l’être exceptionnels et surtout fugaces, plus difficile encore de les rendre contagieuses. Seul le poème, allusivement, y parviendrait […] ». États exceptionnels, fugace découverte saisonnière, poème de l’allusion… haïku. Et le haïku, plus que tout autre genre poétique, est capable de tendre une oreille sagace au « langage des fleurs ». Nous sommes à mille lieues, cela va sans dire, du code – sentimental et niais – qui leur est prêté (du genre : iris = cœur tendre), mais nous voilà face à cette vérité profonde : les fleurs émettent un appel (les recherches du biochimiste japonais Ueda Minoru sur les messages chimiques des plantes le confirment). Souvenons-nous d’Arthur Rimbaud relatant cet événement proprement inouï que le myosotis lui « dit son nom ». Aussi, pour qui veut s’intéresser aux fleurs, il est bon d’avoir de la feuille – je veux dire : de l’oreille. Hyacinthe Vuillez est sur la même longueur d’onde :  

                  plus que regarder / plus qu’admirer les couleurs / savoir écouter 

Rappelons-nous aussi le pertinent haïku de Doppô :  

              Au jardin d’automne, / c’est la solitude qui /affûte mon ouïe. (Trad. R.H.)   

Roud et Vuillez possèdent cette oreille affûtée. Tandis que l’un perçoit « l’appel de cette campanule solitaire », entend le « chœur de cuivres » des pavots, écoute sur les talus le « conciliabule » du pas-d’âne (tussilage) et, au jardin, les « mille colloques » des fleurs, l’autre manifeste, elle aussi, un tympan ultra-sensible :   

                            des vives couleurs /ouïr la voix intérieure /la liberté bruit 

Qu’écrit, pour sa part,  Shiki ?  

          Le soir, les prunus / sont la musique du ciel /perceptible à l’homme. (Trad. R.H.) 

Vous entendez bien : non, ce ne sont pas des haïkouphènes ! Pour le poète attentif, les fleurs de cerisiers (Prunus) dégagent un divin jeu de voix, comme si un jardin sonore poussait au creux de votre oreille. Avec Roud, impossible de ne pas porter une attention particulière au triolet, ce trèfle blanc au nom de solfège – en musique, le triolet est une figure rythmique – qui  vient  chiffrer  en creux toute la délicate note de l’instant privilégié : « Chaque instant nouveau (et périssable) éveillant à travers la mémoire les instants semblables qui le précédèrent, l’homme écouterait sans fin (au cœur d’une sorte de Présent perpétuel et magique) vibrer ensemble les harmoniques de son passé. » Il fallait citer ce passage en entier pour les haïkistes qui n’auraient pas saisi que l’instant poétique prend ses racines dans le terreau de la mémoire et « à l’extrême de l’ouïe » de certaines résonances temporelles. Comme le haïku de Vulliez, la phrase de Roud s’écrit à l’oreille et il y a peu de poètes capables d’élaborer une prose aussi souplement balancée. Écoutons encore (on dirait du Rimbaud) : « Déjà la prairie vient battre la forêt de sa vague de soie ; chaque aurore est un délire d’oiseaux. » Et notre haïkiste, elle, va jusqu’à percevoir les « laudes du silence »…  

      L’œil de Gustave Roud et celui de Hyacinthe Vulliez se font tout aussi magistraux. En attestent, chez Roud, ses photos en noir et blanc qui scandent le texte : elles sont sans effets de manche et, pourrait-on dire, sans bruit. Elles restent à déchiffrer comme de pudiques cueillettesd’instantanés. En témoignent aussi ses proses poétiques où il est le seul à remarquer tel « glacis de nuances » de l’orchis à deux feuilles, tel « dégradé délicat » des pensées sauvages ou tel jeu de couleurs de l’herbe « verte et jaune, puis jaune et rose, puis rousse et rose, et maintenant d’un brun léger taché du bleu des scabieuses… » La meilleure peinture impressionniste ou nabi (Monet, Bonnard) nous aide à voir autrement, mais aussi les vues exclamatives et les plans proches – quasi tactiles – de la photographe Marie Romanens dans le recueil de Hyacinthe Vulliez qui invente la « couleur bel amour » ou « le bonheur bleu ciel » et qui peut écrire (même si le ton de sentence s’écarte un peu du haïku) : 

                 plus que regarder /couleur ou teinte ou nuance /en toi laisse entrer 

Et la figure végétale qui viendrait symboliser le mieux le poète est sûrement cette plante – l’euphraise –, appelée populairement « casse-lunettes » (avec Roud, saluons au passage « l’obscur génie des baptiseurs de plantes », leur savoir et leur humour). Tout haïkiste est ce casse-lunettes. Son œil vole, se dirige au soleil, se pose, butine, pollinise. Rappelons-nous encore Rilke : « On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. » Dix bonnes lignes ou un seul haïku acceptable… Le poète est un inlassable insecte à syllabes comme Kikaku, tout en curieuse synesthésie :  

         Route des rizières /le prunier charme mes pas /Je voisson parfum. (Trad. R.H.)  

      Roud et Vulliez ne manquent pas non plus de nez. Et de la même façon que Nietzsche affirmait que son génie résidait « dans ses narines », un part du génie poétique de nos deux poètes provient de leurs exceptionnelles narines. Hyacinthe Vulliez : 

                           le bleu d’altitude /subtile la tige fine / senteur verticale 

Roud, quant à lui, est sensible à la « gorgée d’odeur » du bois-gentil, à la « flaque de parfum » de l’orchis (associée magnifiquement au « parfum des fiancées trahies » : le conte n’est jamais loin) ; et imaginons qu’il évoque le haïkiste à travers cette silhouette de la sentinelle d’aube qui « écrasera la première ouverte de ces fleurs sans nom parmi les feuilles ; elle sentira monter à ses narines l’odeur presque évanouie, – éternelle. » Nous voici transportés dans le monde olfactif d’un Bashô :  

Le soleil surgit /au parfum des pruniers /Sentier de montagne ! (Trad. R.H.)   

Perce-neige (Galanthus nivalis).
                                     Photo : R.H.  
 

        Il serait possible de dresser l’almanach floral – tout personnel – de Gustave Roud qui suit fidèlement le calendrier. Nous relèverions avec plaisir que le printemps est associé au bois-gentil et au cerisier en fleur (la fleur superlative des Japonais !), l’été à l’églantier et à la campanule, l’automne aux pensées sauvages et à la linaire, l’hiver à la nivéole et au perce-neige... Mais remarquons plutôt que, bientôt, affleure un temps plus subtil, débordant la rigueur calendaire : « Car les saisons, ici, ne se succèdent pas selon le simple appel du calendrier. Elles s’accompagnent et se quittent au gré de leurs caprices. En plein automne, l’été glisse parfois de longues journées chaleureuses, et l’hiver dont on voudrait peindre ici la défaite abrite, dès le début de l’an nouveau, un printemps secret… » C’est l’esquisse de l’inclassable “cinquième saison” (j’insiste !) qui ouvre sur un autre Temps et ses riches potentialités poétiques :  

teintes et nuances / par-delà le temps des hommes / vogue l’infini (Hyacinthe Vulliez)

Saison ? nous l’avons oublié – mais Roud comme Vuillez semblent le savoir intuitivement –, le mot vient du latin sationem qui signifie « semailles », « temps des semailles » ou « temps des semences ». Le premier sens attesté est « temps qu’il fait », puis « époque » et, jusqu’au XII s., le terme a désigné l’époque de l’année où poussent les cultures, c’est-à-dire précisément le printemps. Il est passionnant de comparer avec l’idéogramme qui sert en japonais à écrire le mot « saison » (ki ou kisetsu). La lecture étymologique associe  l’enfant (en bas) et la céréale (en haut) pour signifier que ce qui suggère la saison, c’est la germination de la jeune céréale. Restons dans le domaine de l’écriture en observant qu’à propos des fleurs, le Japon et le Mexique ancien s’accordent à donner une vision très proche (mais, après tout, les Indiens ne sont-ils pas issus de proto-Asiates ?). En nahuatl classique – la langue des Aztèques – poésie se dit : « la fleur, le chant » et ce splendide binôme s’écrit par ce « signe » ou plutôt ce glyphe :   
 

                                                     La fleur, le chant. (Coll. R.H.)   

À regarder cette volute en notation fleuronnée, ce « chant-fleuri » qui monte de la bouche du chanteur poète, nous ne pouvons que songer à la parole abeillante (bon, d’accord, le mot n’est pas dans le dico !) de Bashô : « Le haïkaï est une forme de chant. Le chant existe depuis l’ouverture du ciel et de la terre. » Et quel bel écho de pollen musical que d’entendre le poète aztèque répondre au poète japonais :  

                          C’est seulement avec des fleurs /que s’élèvera le chant ! 

Je me souviens de mon ami, le musicien Maurice Ohana, riant franchement à l’idée que son patronyme « Ohana », entendu par une oreille japonaise, pouvait signifier « L’honorable-fleur » (o hana, renvoyant à LA fleur par excellence des Japonais : la fleur de cerisier). Il en conçut le projet de composer ses admirables Troiscontes de l’Honorable Fleur pour soprano et ensemble instrumental, créés par la chanteuse Michiko Hirayama à Avignon. La fleur de cerisier ? voici ce que Roud en écrit : « Ce rameau de cerisier sauvage qu’avril une fois encore jette au milieu de nos glaces imaginaires, cette petite chose nue et très pure comme une seule note très limpide, tue aussitôt que chantée, mille échos temporels s’en emparent et l’orchestrent. » Aucun doute, le poète – et singulièrement le haïkiste – est bien, selon la parole de Flaubert, « le botaniste patient ».   

                                                                      Roland Halbert, président de Haïkouest 


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LA LETTRE n°12 - avril 2010
extrait


a    comme  art sans fin




















HOKUSAÏ : L’ART SANS FIN 



      Au seul nom de Hokusaï (prononcer Hok’saï, avec un “h” aspiré), se lève en crescendo dans notre mémoire visuelle et auditive sa célèbre estampe intitulée La Vague qui fascinait tant Debussy (elle orne sa partition de La Mer). Mais gardons-nous de limiter le maître japonais à cette unique image, si puissante soit-elle, car son œuvre est immense et complexe. Le beau livre Hokusaï, aux éditions Parkstone, est une adaptation de la monographie d’Edmond de Goncourt, parue en 1896 – édition définitive – et qui révéla le peintre au public français. La page de titre nous prévient : « D’après Edmond de Goncourt. » Si l’on peut regretter que l’ouvrage écarte l’ancienne préface du romancier pour la remplacer par la postface – sérieusement amputée – du japonisant Léon Hennique, en revanche, il a le mérite d’agrémenter l’album de somptueuses illustrations en couleur qui nous invitent à réapprécier cet artiste de premier plan.   

    L’homme est insaisissable. Katsushika Hokusaï (1760-1849) fait figure d’artiste complet : graveur, peintre, calligraphe, romancier, poète… C’est un caractère indépendant et volcanique (il est capable de snober l’envoyé du prince !). Sa vie – mouvementée – déborde tout cadre : création permanente, déménagements incessants (93 au total ! jamais plus de 2 mois au même endroit !), exil loin de la capitale, misère noire (ce n’est pas un hasard s’il a illustré La Route de la richesse et de lapauvreté). Succès populaire et auprès de ses pairs, mais dédain des milieux académiques qui ont beaucoup de peine à suivre un pareil bolide : ils sont dépassés par ses « manières » successives et lui reprochent sa peinture « vulgaire ». Toujours la même histoire ? Oui, c’est toujours « la même injustice pour tout talent indépendant », comme le constate Goncourt. Endetté, Hokusaï ne vend ni assez ni assez cher (quelques Hollandais avisés lui achètent des œuvres). Il change de pseudonyme, non pas comme de chemise (il se plaint de n’avoir qu’un seul habit en hiver !), mais comme de style. Pas moins de 56 signatures différentes. Instabilité ? Pas du tout. À chaque fois, un nouveau nom vient signaler une étape de son évolution artistique et humaine. Aujourd’hui, il s’appelle : «  Le paysan de Katsushika » (en hommage à son quartier – campagnard – d’origine, dans la ville d’Edo, l’actuelle Tôkyô). Demain, il s’appellera Mugura « Buisson ». Plus tard, il signe Gakyôrôjin « Le vieillard fou de peinture », ou Raïshin « Tonnerre » (car, un jour, un coup de tonnerre l’a renversé, mais n’est-ce pas une façon d’indiquer qu’il incarne l’éclair en personne ?). Il se fait aussi appeler « Le prêtre mendiant » ou encore « Coup d’œil » (en effet, quel exceptionnel coup d’œil !). Vers la fin sa vie, le voilà devenu Manji « Dix mille » (qui s’écrit avec ce caractère ayant la forme d’un svastika inversé  et symbolisant « la grande bonne fortune »). Entre-temps (à partir du Nouvel An 1799), il prend le nom d’artiste sous lequel, désormais, le monde entier va le connaître : Hokusaï « Atelier du nord », sans doute par dévotion à la divinité de l’étoile Polaire. Mais un autre maître de l’Orient extrême, le peintre moderne Zao Wou-Ki – français d’origine chinoise – vient nous éclairer sur ce choix quand, en fin connaisseur, il affirme que la lumière du nord est celle qui se révèle la plus favorable à la meilleure peinture.  


Portrait de Hokusaï par sa fille O-Ei,
extrait de Hokusaï, édition 1896.

 

Le talent de Hokusaï est prodigieux et son œuvre monumentale (30 000 pièces !). Goncourt, fervent collectionneur (dès 1854, les frères acquièrent des estampes japonaises), note : « Voici le peintre universel qui, avec le dessin le plus vivant a reproduit l’homme, la femme, l’oiseau, le poisson, l’arbre, la fleur, le brin d’herbe. » Hokusaï dessine, peint, trace (c’est le même mot en japonais : on “écrit” un paysage). Il dessine avec l’ongle ; il peint avec la main gauche, avec le pied ; il trace à l’endroit, à l’envers, de bas en haut (ce qui est le mouvement contraire au trait japonais). Ne voyons là ni vaine virtuosité ni jonglerie de foire : il avance, il approfondit, il dégage. Portraits de comédiens ou de courtisanes. Il lit tout, regarde tout. Rivières et montagnes (son travail, dit-il, « n’est qu’un caillou à côté d’une montagne ») comme ses fulgurantes Trente-six vues du mont Fuji. Il change. Fleurs (dont il peint le parfum !) et animaux (chaque jour, Hokusaï s’impose de dessiner un lion imaginaire « en espérant une journée paisible » et il veut que ses bêtes aient « l’air de se sauver du papier »). Il change encore, il s’entête, il persévère. Il se métamorphose : esprits et fantômes si présents dans ses œuvres. Il écrit des romans sous un nom et les illustre sous un autre nom. L’affiche d’enseigne, c’est lui. La peinture sur rouleaux ou sur paravents ? c’est lui aussi. Les audacieuses scènes érotiques, dites « images de printemps » (shunga), c’est toujours lui. Les 15 volumes de la Manga (« esquisses sur le vif » et ancêtres lointains de la B.D. japonaise) ? il en est l’un des pionniers. L’estampe ou les « images du monde flottant » (ukiyo-e) ? il les porte à leur plus haut point de perfection. À l’école des gravures hollandaises, il adopte sa fameuse perspective « surbaissée » et développe un jeu subtil de l’espace inspiré et du vide surgissant. Son pinceau va de la touche la plus minutieuse (deux moineaux sur un grain de riz) jusqu’à l’énorme brosse faite d’une botte de foin (pour peindre une divinité de 240 m² !). Il invente l’éclat de l’impression avant les impressionnistes (à preuve, cette remarque de Goncourt : « Des roses, des gris, des jaunes, qui sont comme l’aube de ces couleurs… ») et même le dripping avant Jackson Pollock, comme le laisse à penser cette anecdote de choix : invité à peindre devant le prince, Hokusaï exécute sur une bande de papier une longue traînée de bleu, puis il prend un coq, lui trempe les pattes dans un pot de couleur rouge et fait courir le volatile sur le bleu (de Prusse !). Titre de l’œuvre ? Feuillesd’automne sur la rivière Tatsuta. Au XIX siècle, à la faveur des Expositions universelles de Londres (1862), puis de Paris (1867) et parallèlement aux travaux de quelques japonisants, des peintres comme Bracquemond (le premier !), Degas, Monet (qui, aux Pays-Bas, vit des estampes utilisées comme papier d’emballage !), Toulouse-Lautrec, Van Gogh percevront la singularité stimulante de son génie. Leur peinture et toute la peinture occidentale en seront profondément bouleversées. Proust (mais, comme ironisait Paulhan, il est vrai qu’il faut attendre d’avoir la typhoïde pour prendre le temps de le lire) saura poser la juste question :  

Quel besoin avons-nous de la luisante Asie,
Des monts de verre bleu qu’Hokusaï dessinait ? (sic)  

Réponse : le plus intense, le plus vital besoin, si nous voulons que se lève, enfin, l’aube tonique des couleurs.   

Comment ne pas s’attarder sur le rapport de Hokusaï à la poésie ? Goncourt relève, à juste titre, le « tempérament poétique » du peintre. S’il écrit des haïkaïs, il semble plus à l’aise dans le senryû où sa verve caustique, sa pointe ironique peuvent aisément faire mouche :

                                             Qui c’est qu’a pété ?
                                             – c’est peut-être bien
                                              un petit fantôme. (Trad.R.H.)  

Toujours insolent, inventif et drôle, Hokusaï se fait faire un sceau portant ces mots : « Poils de tortue, pattes de serpent. » Il accompagne par l’image des recueils de kyôkas (« vers fous ») et les plus célèbres anthologies classiques de poésie comme les Cent poèmes de cent poètes, les Poèmes des Tang, Miroir des poèmes et des poètesHokusaï aborde Bashô par sesbrèves Notes d’unvoyage à Sarashina (haïbun : prose et haïkaïs), entre autres, et dans le Classique de la piété filiale, il dessine le poète en chemin, canne à la main, sandales de paille aux pieds, large chapeau de jonc dans le dos – concentré sur son haïkaï  (à droite) :  


















Le poète Bashô sur le sentier vers le Pont-Suspendu, 1835 (British Museum)
Cliché de Renaud Queffeulou.
Avec son aimable autorisation.   

                  

                    Le Pont-Suspendu ! 
                                                la vie tient à cette liane 
                                                                                  de la vigne vierge. (Trad. R.H.) 

Le haïkaï comme passerelle de vie… sur la Route aux 48 tournants… Hokusaï partage avec Bashô une évolution artistique assez semblable et leur credo esthétique a plus d’un point commun. Par exemple, l’intérêt pour les Cinquante-trois relais du Tôkaïdô (la Route de la Mer de l’est, « école » du paysage intérieur, puisque Hokusaï n’a jamais fait le voyage)que le peintre met magistralement en « correspondances » visuelleset dont Bashôa puécrire : «  Qui ignore tout de la Route de la Mer de l’est peut difficilement apprécier notre art. » Nous voilà prévenus. Et tandis que Bashô avoue ne pas avoir trouvé sa « nouvelle manière » avant l’âge de 43 ans (faut-il rappeler que le poète disparaît à 50 ans ?), le « vieillard fou », Hokusaï, à 75 ans, déclare (en pastichant Confucius dans ses Entretiens) : « Dès l’âge de 8 ans, j’ai commencé à dessiner toutes sortes de choses. À 50 ans, j’avais déjà beaucoup dessiné, mais rien de ce que j’ai fait avant la soixantième année ne mérite qu’on en parle. C’est à 73 ans que j’ai commencé à comprendre la véritable forme des animaux, des insectes et des poissons ainsi que la nature des plantes et des arbres. C’est pourquoi à 86 ans, j’aurai fait de plus en plus de progrès et, à 90 ans, j’aurai pénétré plus avant dans l’essence de l’art. À 100 ans, chaque trait et chaque point de mon pinceau seront vivants. » Apprécions dans le détail cette vertigineuse échelle chiffrée : 8, 50, 60, 73, 86, 90, 100… Ne croyons pas que ce soit là quelque numéro de loto artistique. La leçon est magistrale : elle indique, à travers toute une vie, l’évolution dynamique du pinceau – du point au trait sans repentir – infiniment animé. Il y a fort à craindre qu’un haïkiste qui ne saisit pas en profondeur ces lignes passera aussi à côté des paroles de Bashô dénonçant le haïkaï-trompette : « Se donner des airs de grand connaisseur, rompre avec la tradition et, tout fier, ne pas faire comme tout le monde, se répandre en vains discours, est proprement odieux. » À l’inverse, le poète recommande de se mettre, en toute modestie, « à l’affût des choses », de « chercher et creuser sans relâche ». C’est tout Hokusaï, préoccupé de ne « jamais briser l’harmonie » en apprenant les formes « de toutes choses qui sont sous le soleil ». Au Japon, pour parler de cette patiente expérience, on dit « traîner sa canne ». Nous, toujours si pressés sur le chemin de l’art et aveuglés face à son essence, nous devrions en prendre de la graine… Comme nous y engage un maître chinois : « Montez un étage de plus. »  

      Un étage de plus et nous voici face à cette stupéfiante merveille : dans son Traité des couleurs, Hokusaï nous entretient d’un ton pictural que les peintres se gardent bien de divulguer. Ce ton est destiné à rendre « l’incarnat de la vie » et porte un nom proprement inouï : « le ton du sourire ». Il va de soi que le haïkiste recherche, lui aussi, en le transposant verbalement, ce ton du sourire capable de capter le juste timbre de la vie intacte. Lorsque Hokusaï quitte ce « monde flottant », à l’âge canonique de 89 ans, il lâche ces mots : « Si le Ciel m’accordait encore cinq ans de vie, je pourrais devenir un grand peintre… » Humilité d’artiste vrai qui sait peindre la mer, au-delà de tout réalisme, avec des vagues violettes. Son ultime poème (remarquons qu’il semble bien récrire le dernier haïkaï de Bashô – trad. R.H. – :  

                                          Malade en voyage –
                                           mon rêve va errant sur
                                           la lande flétrie)  

ouvre une voie aussi exaltante que déroutante :  

                                           Ah ! la liberté, la belle liberté, 
                                           quand on erre aux champs d’été,
                                           l’âme dégagée du corps. 

La belle liberté, vous connaissez ? Un chantier infini de dispersion d’énergies et d’embellies sublimées. Rilke n’écrit-il pas à propos de l’œuvre de Hokusaï qu’elle surgit « consumant dans l’instant toute image » (comme le fait le haïku) ? Van Gogh, qui se dit « Japonais-Français », s’en inspire en remarquant chez Hokusaï « le brin d’herbe » (comme dans le haïku) ; et note l’« extrême netteté ! » (comme dans le haïku) ; et envie « le trait rapide » (comme dans le haïku) ; et souligne : « L’art japonais n’a pas de fin. » Peinture et poésie, sur le ton du sourire, traînent leur canne dans cette aventure électrique et sans fin…  

Une des signatures de Hokusaï  


Roland Halbert, président de Haïkouest



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LA LETTRE n°13 - mai 2010
extrait


m    comme musique
          

HAÏKUS ET TANKAS EN CHŒUR       
KEMURI (FUMÉES) DE THIERRY MACHUEL

   
 
















Il ne s’agit pas de dorémifasolasido. (Giono)  


    La musique, cette respiration essentielle… Redisons avec Nietzsche – et sur tous les tons –que, sans elle, « la vie serait une erreur ». La musique et la poésie nous conduisent, dans l’air modulé, au cœur battant du souffle. Écoutons ce tanka d’Ishikawa Takuboku suggérant l’appel à une autre résonance – concentrée, profonde, intérieure, bien au-delà des mots :
 
Ces paroles précieuses /que je n’ai jamais dites /restent dans ma poitrine 

Thierry Machuel est un jeune compositeur, pianiste et improvisateur (en musique comme en poésie, on est jeune jusqu’à 60 ans et, après, commence la maturité !) dont l’aura artistique commence à rayonner dans la musique contemporaine. Le vieux maître Henri Dutilleux a raison de souligner que, parmi les musiciens de la nouvelle école internationale, son « art se présente comme le plus original ». Machuel, comme tout musicien de qualité, porte un intérêt vif et soutenu à la poésie (sa dédicace : « Merci pour votre écoute, très amicalement et dans l’amour de la poésie. » ; son mail : « Ce monde en a tellement besoin ! »). Il a mis en musique Raine (Kathleen), Celan, Mandelstam, Mistral (Gabriela), Bonnefoy, entre autres, mais il est heureux pour nous qu’il se soit aussi intéressé à la poésie japonaise. C’est à la suite d’une commande de la  maîtrise de la Loire qu’il a choisi de mettre en musique des haïkus d’Issa (1763-1827) et des tankas de Takuboku (1885-1912) : 13 haïkus pour le premier et 11 tankas pour le second. Au total, 24 brefs poèmes qui ont reçu le titre de Kemuri (Fumées), emprunté à deux recueils de Takuboku Fumées et Ceux qu’on oublie difficilement (traduction de Yasuko Kudada, Alain Gouvret, Pascal Hervieu et Gérard Pfister, éditions Arfuyen), tandis que les haïkus d’Issa proviennent de l’ouvrage Haïku (traduction de Joan Titus-Carmel, éditions Verdier). Avec d’autres pièces, notamment Cadou, ces poèmes japonais sont réunis (durée 17’42”) sur le beau CD Nativités profanes pour chœurs d’enfants et d’adolescents, interprétées par la maîtrise de la Perverie de Nantes (direction Gilles Gérard) ainsi que par la maîtrise de la Loire (direction Jacques Berthelon). Il faut savoir gré à Machuel (et à quelques autres avec lui) de rendre le haïku – ou haïkaï selon son ancienne dénomination – à son mode d’expression première, le chant (uta) : « Le haïkaï est une forme de chant. » (Bashô). Mis en musique, il se fait éclair qui médite…        

Ce qui retient d’abord, c’est le choix sensible de poèmes qu’a effectué Machuel et la façon dont il les fait se répondre dans une traversée des saisons (Issa) et une traversée de la vie (Takuboku). En différenciant les voix respectives des deux poètes – chœur d’enfants pour Issa, voix de ténor (Dominique Bonnetain) pour Takuboku –, le compositeur crée un mouvement responsorial avec un subtil contrepoint entre les instants saisonniers (haïkus) et les états affectifs (tankas). Par exemple, il n’est pas indifférent que la musique commence par un haïku d’Issa sur un infime bruit printanier :  

Pluie de printemps /une souris lapant l’eau / fleuve Sumida 

pour s’achever par la note limpide de cet aveu tout en lucidité :  

Ce monde de rosée /est un monde de rosée /pourtant et pourtant 

Entre-temps, l’auditeur aura entendu la voix aérienne et déchirante de Takuboku, si singulière dans son incurable mélancolie :  

Comme cerf-volant au fil coupé /l’allégresse de mes jeunes années /s’en est allée au vent

Ce qu’Issa et Takuboku ont en commun, à la façon profonde d’une nappe phréatique, c’est le timbre de l’enfance – l’enfance, elle aussi, incurable (on sait qu’Issa n’a jamais perdu l’esprit d’enfance et il faut voir le visage enfantin qu’a gardé Takuboku, appelé parfois « le Rimbaud japonais », durant sa courte vie : atteint de tuberculose, il disparaît à l’âge de 27 ans !). L’enfance, non pas une dînette de clichés sucrés et fadasses, mais cette fraîche corde vibrante qui nourrit la poésie de son élan artésien. C’est ce que laisse entendre le poète Carlo Bettochi dans les vers suivants :

Il me faut plus de patience /il me faut la science que j’avais, enfant, /que j’approche en vieillissant.  

Les jeunes voix de la maîtrise de la Loire rendent avec justesse cette fraîcheur sonore (ce n’est pas une mince affaire, la fraîcheur ; c’est précisément l’une des qualités essentielles du haïku). Bien entendu, la musique de Machuel sait ne pas étouffer cette poésie ténue sous des charmes trop accusés ; au contraire, elle l’exalte dans de souples courbes mélodiques (les belles échelles descendantes !), une claire harmonie (aspect vertical pour Issa, horizontal pour Takuboku) et la plus sobre des instrumentations : des gongs chromatiques (Bruno Lebreton) et un accordéon (Mylène Lubrano), exploité à la façon d’un orgue à bouche oriental. Souffle et percussions. Syllabes et sons accordés.



                                                
Ishikawa Takuboku.                                               R. H. Chroniques de l’éclair(2003),extrait.
Avec l’aimable autorisation des éditions Arfuyen.     


Jadis Poètes et Musiciens et Sages / Furent mêmes Auteurs,  

écrivait au XVI s. Claude Le Jeune. Jadis, le poète, le musicien et le philosophe s’incarnaient dans une seule et même personne. En musicien à l’oreille poétique avertie, Machuel prête la plus extrême attention à la prosodie de chacune des langues qu’il met en musique (français, anglais, espagnol, allemand, russe, breton etc.). À l’aide d’un dictaphone, il travaille sur les sonorités, la métrique ou le rythme de ces langues. « Le rythme a une importance très grande en poésie », souligne-t-il avec raison. Ici, les poèmes sont chantés en japonais. « La langue japonaise ne pose pas au musicien de grandes difficultés sur le plan prosodique. », m’assure le compositeur. C’est vrai, excepté peut-être pour les voyelles (qui sont brèves ou longues en japonais, exemple chô « papillon » prononcé tchoo) et certaines nasalisations an, on qui comptent pour deux pieds an.n’, on.n’ dans la métrique et sont délicates à exécuter par le chanteur occidental. Si, dans les haïkus, le musicien suit strictement l’écriture syllabique, en revanche, dans les tankas, il s’autorise quelques mélismes (groupe de notes chantées sur une même syllabe). L’interprétation donne à sa musique tout le liant – aussi qualité essentielle du haïku et du tanka – qu’elle exige.En écoutant ces pièces, on ne peut que penser aux plus remarquables œuvres du répertoire français : certaines polyphonies de Josquin des Prés, mais aussi, plus proches de nous, les admirables Trois chansons deRavel (rappelons que Machuel a transcrit pour chœur Ma mère l’Oye du même compositeur), les ravissantes Petites voix de Poulenc ou les savoureux Quatre chœurs pour voix d'enfantsa cappellad’Ohana. Dans la musique de Machuel, on entend clairement qu’elle manifeste un solide accord entre tradition et modernité. À l’évidence, elle plonge ses racines dans le riche terreau vocal des Anciens pour pousser à l’air libre, parvenant à créer, ainsi que le souhaitait le fin Maurice Emmanuel, « des greffes libres sur le vieux tronc ». Ce qui revient à réaffirmer : Nihil innovatur nisi quod traditum est, autrement dit : on n'innove rien sans prendre en compte la tradition. Il en va de même pour le haïku.  

                       Partition de Nodokasa ya, « Un calme parfait – », haïku d’Issa. 
                       Musique de Thierry Machuel, extrait de Kemuri (Fumées).
                       Avec l’aimable autorisation du compositeur.


     Monde de rosée que ce monde ? Monde de fumée aussi. Musique et poésie doivent « se donner la main », comme on disait si courtoisement à la Renaissance, pour le délester et l’éclairer. Sans la pulsation de la musique-poésie, le monde ne serait peut-être qu’une fumée qui pique les yeux et aveugle. Que voit l’œil étymologique dans le caractère sino-japonais qui entre en composition dans le mot signifiant « musique, joie » ? Il y déchiffre : posé sur un socle de bois  (en bas), le tambour en figure stylisée  (en haut, au centre), entouré de sonnailles   (de chaque côté). On croit déjà percevoir les gongs chromatiques de Machuel, l’accordéon-orgue à bouche et la voix clarinante des enfants. Selon le compositeur, « Le chant est une élévation de la parole. » Takuboku encore :   

Une fois encore si j’entendais cette voix /totalement alors /ma poitrine s’allègerait. 

Musique vocale de Thierry Machuel, musique du pur allègement.
      

Roland Halbert, président de Haïkouest 


    
                          Thierry Machuel (à gauche) et R.H. (2005) ©


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LA LETTRE n°14 - juin 2010
extrait


r   comme rosée
























  Titre original : June 30 h, June 30 th (1978).               
  Illustration de couverture : Ann Saint-Cire.

                                        LE HAÏKU                       
     EN ACIER TREMPÉ DE ROSÉE                                  


Une ligne aussi sobre, aussi pure, même Rembrandt n’aurait pu la tracer.
(Richard Brautigan)
 
     Trop souvent, hélas, rien de plus affligeant qu’un journal de voyage : toujours les mêmes circuits obligés (migration dérivante interdite !), les mêmes hôtels (ne cherchez pas « Tokio Hôtel » (sic), ce n’est que de la petite musique pour tourner en rond !), les mêmes clichés (pas seulement photographiques !), les mêmes valises (trop encombrantes !), les mêmes cartes postales (trois Japonais sur la banquise !), les mêmes grossiers papotages (le nouveau charabia sans peine !). Et surtout, toujours le même récit, écrit en tchéchène traduit du mongol, la même prose de pub d’agence, le même style de traveller’s chèques. Au fond, le lecteur fait toujours un peu figure de garçon d’étage, chargé de se taper les bagages du voyageur ou bien de lui servir de vide-poche. Pénible. Ou alors, il faut être un Blaise Cendrars qui invente la moitié de l’aventure. Ou un Paul Morand qui accélère la phrase en pleine descente. Ou – nous y voici – un Richard Brautigan qui signe cette « espèce de journal » écrit en poèmes et commence par déclarer : « Je hais les voyages. » Parfait. « Toutes les routes m’ont conduit ici. » Où ça ? Au Japon, en mai-juin 1976.  

      Mais pourquoi cet écrivain-culte de la Beat Génération (alors que la plupart de ses confrères allaient en troupeau docile à Katmandou) choisit-il d’aller au Japon ? « Le Japon était comme un aimant qui exerçait son pouvoir sur mon âme pour l’attirer là où jamais auparavant elle n’avait été. » Nous devrions réfléchir à cette affaire d’aimant et d’âme… Pourtant, l’affaire était plutôt mal engagée entre Brautigan et le pays du Soleil Levant. À cause de la « légende familiale », racontée dans le texte préliminaire : cet oncle (il ressemble comme un frère aux oncles de Cendrars dans ce chef-d’œuvre de poésie qu’est Le Panama ou les Aventures de mes sept oncles) qui, à la suite d’une blessure à la tête causée par un obus japonais, lors de la Seconde Guerre mondiale (bataille de Midway, 1942), souffrit d’étourdissements graves qui entraînèrent sa chute mortelle (à 26 ans !) du haut d’une grue de chantier. Pour liquider ce douloureux contentieux de la mémoire, Brautigan – qui haïssait le Japon (il a appris à lire en déchiffrant les gros titres des journaux annonçant l’attaque japonaise sur Pearl Harbor) – dut faire tout un travail sur lui, changer graduellement son regard sur l’ancien pays ennemi. Il se mit à regarder la peinture et le cinéma japonais, à écouter de la musique japonaise, à goûter la cuisine japonaise, à découvrir les romanciers japonais (il dédiera son propre « roman japonais » Retombéesde sombrero à Tanizaki) et, bien entendu, à lire la poésie japonaise : « J’ai lu Bashô et Issa. », confie-t-il « J’ai apprécié leur façon d’utiliser le langage en concentrant l’émotion, le détail et l’image pour aboutir à une espèce d’acier trempé de rosée. » (italiques miennes).

       Dans le Journal japonais de Brautigan, il ne se passe rien. Quasiment rien : micro-événements, brèves épiphanies, « infimes détails », dates précises ou vagues, « petites victoires » (« Il faut noter toutes les petites victoires », recommande La Vengeance de la pelouse), flashes… Brautigan nous prévient dans les nouvelles de Tokyo-Montana Express : « Je passe une grande partie de ma vie à m’occuper de petites choses, de petits bouts de réel qui sont aussi minuscules que la pincée de sel qu’on ajoute à un plat… » Comme un haïkiste, en somme. Il est capable de nous parler de la plus petite tempête de neige au monde (« deux flocons » ! dans Tokyo-Montana Express) aussi bien que du temps dédié à un oiseau ou à un insecte : « Compte tenu du peu de temps dont nous disposons / pour vivre et penser aux choses, je consacre un délai à peu près correct à ce / papillon. / 20 secondes » (Loading mercury).Nous devrions revoir notre agenda en fonction de pareils détails. Le poète voyageur est là, dans un bar, dans un ciné, dans un train (« le Boulet » reliant Tokyo à Nagoya) dans un restau, dans un taxi, dans un aéroport… Ce qui compte, c’est par exemple, ce premier oiseau (comme dans un haïku du Nouvel An) :  

Mon premier oiseau japonais
Quand va-t-il m’apparaître 

Quand, avec Brautigan, on attend quelque moineau – surprise ! –, c’est un coq qui chante en plein Shibuya (quartier des affaires, des loisirs et de la mode à Tokyo). L’important aussi : ce premier repas (tout simplement un riz au curry) qui représente, pour le poète en terre étrangère, « son premier pas hésitant » (italiques miennes). Et d’ajouter : « Everest : gare à toi ! » Le lecteur saisit tout de suite que la pincée de sel, évoquée tout à l’heure, est l’humour, ce vif-argent de la pensée. Il sourit aussi devant cette scène cocasse où le poète américain déambule dans Tokyo, avec une pendule cassée sous le bras. Mais il faut y lire le symbole de l’indispensable décalage horaire qui fonde tout poète (il est à la crête de l’instant, mais en même temps, il reste décalé). Et c’est l’humour justement qui permet le plus juste décalage et décollage. Ainsi, ce salut à Issa, au titre plus long que le poème lui-même, « Hommage au poète de haïku japonais Issa » :  

Au Japon saoul dans un   
bar   
                                                               ça
                                                               va 

Ça va tout de suite mieux, en effet. Santôka n’affirme-t-il pas très justement que « le haïku est le saké du cœur. » ? Brautigan : 

Je suis légèrement ivre : 
des passants dans la rue, 
une bicyclette. 

À vrai dire, par cette ivresse, le poète californien se met au diapason des gens ; il n’en perçoit que mieux l’altérité des Japonais. Souvenons-nous de l’observation du père Luís Fróis, s.j. dans son Traité sur les contradictions et différencesde mœurs (1585), l’un des premiers témoignages ethnologiques sur le Japon : « Chez nous, c’est s’avilir et se discréditer que de s’enivrer ; les Japonais s’en réjouissent et si l’on demande : "Que fait monsieur ?" Ils répondent : "Il est saoul." » Brautigan est ivre, c’est sa façon d’être sur le coup, attentif à tout, éveillé. Il se veut « à l’écoute de la nuit ». Il se réjouit qu’un tremblement de terre lui serve de réveille-matin. Les femmes ? les Japonaises sont très belles (il épousera Akiko). Le poème, intitulé « Féminité japonaise »,tient en trois vers :

Les femmes sont toutes si séduisantes      
au Japon
                            que les autres ont dû être noyées à la naissance.   

        


À y regarder de plus près, on s’aperçoit que le voyage est un exercice de solitude (le mot « seul » revient sans cesse) et fonctionne moins comme dépaysement que comme dépossession qualifiante. Tout se joue dans l’attente (est-ce l’attente irraisonnée dont parlent les théologiens ? pas impossible)qui donne à la vie sa quatrième dimension et sa manière de parvenir à condensation. La place du poète y prend un relief fantomatique nouveau. Avec le sourire, Brautigan prétend : « Nous tenons chacun notre rôle dans cette histoire. Moi, je m’occupe des nuages. » (Et nous, nous faisons quoi ?) Et il appréhende les saisons comme des flux énergétiques :  

Toute l’énergie qui sépare
le printemps de l’été 

Nous devrions réfléchir à cette question d’énergie saisonnière… Et les mots aussi sont des flux d’énergie (et non pas des gargarismes). Ils sont – il faudra nous y faire – des « fleurs de néant » et la poésie « le plus inutile des passe-temps ». Rions un peu avec Brautigan.

    Dans ce voyage du presque rien, son écriture n’a l’air de rien non plus. Mais essayez donc d’accéder à une cursive aussi claire, vivace et déliée (art du tempo insistons sur le tempo du haïku, noté au « crayon liquide »). Comme pour Tokyo-Montana Express, tout est dans cet express qui est bien moins un moyen de transport qu’une figure de style : l’ellipse. Brautigan ne retient du haïbun que l’alternance forme longue (une page, deux au plus) / forme brève (quelques vers). Mais prose et poèmes manient, avec un talent aigu, l’art du plus court-circuit et du précipité. La preuve :  

                                                calme 
juste quelques passants 
                                                pas de vent 

Pareille poésie rejoint l’esthétique japonaise – difficile à définir et bien plus encore à atteindre – du shibui : le raffinement sous l’apparente banalité. De la même façon qu’il y a un « arte povera » dans les arts plastiques, il y a un « art pauvre » du haïku (richesse considérable !). Une simplicité si âpre que le lecteur pressé risque de passer à côté de certains textes (d’autant plus que la traduction peine, plus d’une fois, à rendre le grelot musical du poème d’origine). Keith Abott, ami et biographe de Brautigan, raconte comment cette simplicité était, chez le poète, le résultat d’une élaboration en profondeur. Brautigan n’hésitait pas à l’appeler au téléphone, en pleine nuit, pour lui répéter pendant une heure, une seule phrase jusqu’à temps de trouver son phrasé exact. Sans doute est-ce cela, l’acier trempé de rosée. Ligne ferme et frugale. Coupe franche et fraîche. Avec ces pauses, ces blancs qui comptent et sont « l’innocence de l’éternité qui se fait entendre. » D’où cette recommandation (qui s’adresse aussi bien à tout haïkiste) titrée ironiquement « Trousse de réparation pour karma » :                                            

                        Article 3 – Éliminer le bruit de l’intellect et des effusions             
                                        jusqu’à atteindre le silence intérieur,            
                                        puis écouter ce silence. (The Pill, trad. R.H.)  

Gardons-nous bien de faire de ce poème une lecture bouddhique. Par sa touche minimaliste, son timbre foré de silence, le vers prend, à l’oreille du lecteur, son vrai poids plume : « C’est la façon de lire – rapide ou lente – qui est importante, autant que ce qui est écrit, la façon de laisser le poids de cette simplicité s’installer dans votre esprit », souligne Sucre de pastèque. Et, comme souvent, c’est un autre poète (l’un des plus grands actuellement vivant !), Jim Harrison, son ami du Montana, qui pointe, mieux que personne, l’entreprise stylistique et esthétique en voyant dans ce livre « une chanson vraie » dans « son insistante nudité », « sa générosité par fragments », « à la fois le Japon et la vraie nature du poète, ce lieu où plus rien ne nous empêche d’avouer et de tout louer ». Nous devrions repenser à cette affaire de vraie nature du poète : avouer et louer…      


     Drôle de type, ce Brautigan. Il est tout de même un des rares auteurs à avoir l’élégance de l’autodérision : « Je suis un poète mineur. » (nouvelle devise pour le haïkiste ?) et à dédier ses poèmes à un seau d’huîtres. Se moquant des analyses universitaires aussi fumeuses qu’inefficaces, il fournit gracieusement un « ouvre-boîtes critique » :    

                                   Dans ce poème
                                   quelque chose cloche.
                                   Le trouverez-vous ? (Rommel drives, trad. R.H.)  

Ce qu’il nous montre, mine de rien, c’est la pêche à la truite dans le verset (« de l’acier en truite »), le sucre de pastèque au cœur de la traversée des syllabes (« Le voyage est si long et nous n’avons rien, nous, ici, pour voyager, hormis du sucre de pastèque. »), le privé à Babylone (excellente définition du poète). Abott décrit l’animal comme « un croisement entre Mark Twain et un héron ». Lui se verrait plutôt en « loup farouche » poursuivant sa « propre voie solitaire ». Éclairant et fascinant bestiaire. On imagine mal ce loup-héron participant sans broncher à un kukaï (réunion de haïkistes). Ou alors, il y sucerait avec malice son fameux « haïku à la fraise » (on dirait que les premières mesures 5-7, réduites à leurs pulsations métriques, ont fondu sous la langue) :

                                                  - - - - -
                                                 - - - - - - -
                                                  Les douze baies rouges 

Ou bien il y cracherait son célèbre « haïku ambulance » qui, par sa pointe parodique, se moque du haïku-jus de crâne :

                                       Un bout de poivron vert tombe
                                        hors du saladier en bois :
                                        et alors ?  (The Pill, trad. R.H.)  

J’entends dans le fond du kukaï une voix qui se réveille, indignée : « Mais ce n’est pas un haïku ! » Ah bon ? So what ? Et alors ? Montrez-nous les vôtres, de haïkus, qu’on voie un peu comment vous vous en sortez avec votre salade de vers au poivron et aux fleurs du néant.  

       Ce « rêveur à Babylone » ne survivra pas à la babylonisation à outrance du tissu social américain. Pas plus qu’à « l’Usine à Oubli » qui, c’est bien connu, tourne à plein rendement (presque rien ne se transmet !). Gloire temporaire. Éclat passager : « Gnôle et nana, gnôle sans nana, re-gnôle et re-nana, c’est toujours le même refrain. », lit-on dans La Vengeance de la pelouse. Et la pelouse artificielle va se venger : les fleurs du Flower Power vont bientôt se faner. Divorce. « Canyons de nostalgie ». Insomnie. Parano galopante (mais quelqu’un n’a-t-il pas dit que le paranoïaque a toujours raison ?). Hôpital psychiatrique. Il faut que le cœur se bronze ou se brise. Ici, il se brise. L’alcool ne va pas assez vite. On connaît la fin tragique : le revolver emprunté, le ranch à l’écart, la mort volontaire. (« La mort est une épice » Cahier d’un retour de Troie). No comment. Il n’appartient à personne de juger un suicide, seul acte vraiment philosophique, comme a pu l’écrire un penseur. Le haïku ambulance arrive trop tard. Après sa disparition, on retrouve cette phrase de Brautigan, griffonnée sur papier à en-tête d’un hôtel japonais : « Nom de Dieu, les conneries qu’on va écrire sur moi après ma mort ! » Quelle mort ? Je me tais. Je lis :  

                                               Le sable est cristal
                                               comme l’âme.
                                               Le vent l’emporte            
                                                              au loin. 

 Nous devrions méditer cette question de sable, de cristal, d’âme et de vent... Comme on dit en japonais : Ki o tsukete. Prends soin de toi. Littéralement : fais attention à ton esprit. Richard, je t’en prie, fais gaffe à ton souffle.Accorde-nous, please, un peu de chaleur spirituelle et poétique. Le dernier vers du Journal japonais ?  

Le soleil est en marche. 

Et la poésie avec lui. Le haïku : soleil vif sur la rosée d’acier – lucide.


                                  
Roland Halbert, président de Haïkouest



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LES LETTRES de 2009


Le journal imprimé (formatA3)
toujours disponible
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LA LETTRE n°1 - avril 2009
extrait
e comme éclats
 
 
 
L’ÉCLAIR ET L’ÉCLAT
 
La lumière qui émane des choses,
il convient de la fixer dans les mots
avant qu’elle ne s’éteigne.
 
Bashô
 
 
L’essayiste Yamamoto Kenkichi a raison de rappeler que le haïku relève d’un rituel de salutation (aisatsu). Manière élégante de saluer les personnes, le cycle des saisons, le monde animal et végétal, la vie tout court dans son plus mince événement comme dans son plus humble détail. Aussi, en ce début de printemps, permettez-moi de saluer tous les membres de Haïkouest.
 
Le haïku n’est nullement cet amuse-gueule poétique ni ce bibelot verbal auxquels certains voudraient parfois le réduire. Bien au contraire, ce grand petit poème est l’art – fort difficile – de la condensation sensible, de l’ellipse intense, de l’énergie captée et transmise dans un vibrant noyau d’irradiation. Gardons à l’esprit les vers électriques d’Alain Borne :
 
Vite !
Aller vers l’éclair.
Etre foudre plutôt que laine
 
Ce sont justement ces lignes dynamiques et denses que j’avais choisies en guise d’épigraphe à mon recueil de haïkus, traduits du japonais, intitulé Cueillette d’éclairs. Evitant les écueils trop souvent rencontrés (délayage, lourde théorie, commentaires mous), le haïkiste tente d’incarner ce singulier ramasseur de foudre, ce cueilleur d’impacts dans la sensation et dans la langue. Ce n’est pas un hasard si le mot « éclair » (inazuma) a tant fasciné le vieux Bashô et bon nombre de maîtres du haïku. Ne raconte-t-on pas qu’il arrivait à Santôka (ce pseudonyme signifie : « Lumière-en-haut-de-la-montagne ») de danser, complètement ivre, la nuit, sous la Voie lactée, en essayant d’attraper à main nue des éclairs de chaleur ? À ce geste joyeusement fou répond celui – illuminé – de Rimbaud, tel qu’il l’exprime dans son poème L’Eclair :
 
Que la prière galope et que la lumière gronde… je le vois bien.
 
Haute tension spirituelle. Vibration rythmique et mélodique. Tonnerre au galop prosodique. Voilà ! l’éclair donne le ton et écrit son éclat. Alors, entre en résonance cet autre éclat sonore qu’est l’éclat de rire (ou le sourire intérieur) accueillant le haïku réussi.
 
À Haïkouest, nous sommes volontiers sur cette longueur d’onde esthétique, nourrie par l’échange sincère. (Faut-il redire la parole aussi profonde que lucide d’Onitsura : « Sans sincérité, le haïkaï n’existe pas. » ?) Et, au-dessus des querelles littéraires, Haïkouest fait tout pour favoriser, dans le groupe et ailleurs, la libre expression en ce sens.
 
Mais je n’aurais rien appris du haïku et de son subtil moteur à explosion, si je ne savais faire bref. Et, mieux qu’un long discours, dix-sept syllabes (chacun fait comme il l’entend) suffiront peut-être à allumer l’étincelle poétique de la vie :
 
Je ne retiendrai
               de ce passage sur terre
                                           que l’éclair à vif !
 
Roland Halbert, président de Haïkouest. 
 
 
 
*
 
 
LA LETTRE n°2 - mai 2009
extrait
i comme instant
 
 
 
La poésie est une métaphysique instantanée. En un court poème, elle doit donner une vision de l’unisson et le secret d’une âme. Elle ne peut être plus que la vie qu’en immobilisant la vie […]. Elle est (alors) le principe d’une simultanéité essentielle où l’Etre le plus dispersé, le plus désuni, conquiert son unité ". Cela convient bien au haïku, non ? ! »
Oui, non ; qu’en sais-je ?
 
Reconnaissant dans ces lignes Gaston Bachelard, j’ai repris son ouvrage l’Intuition de l’instant où je me rappelais avoir déjà lu : « En tout vrai poème, on peut alors trouver les éléments d’un temps arrêté, d’un temps qui ne suit pas la mesure, d’un temps que nous appellerons vertical pour le distinguer du temps commun qui fuit horizontalement avec l’eau du fleuve, avec le vent qui passe. D’où un paradoxe qu’il faut énoncer clairement : alors que le temps de la prosodie est horizontal, le temps de la poésie est vertical. »
 
Le haïku est-il poésie ?
Bachelard poursuit : « L’instant poétique est donc nécessairement complexe : il émeut, il prouve – il invite, il console – il est étonnant et familier. Essentiellement, l’instant poétique est une relation harmonique de deux contraires […] »
« Le poète anime une dialectique subtile. Il révèle à la fois, dans le même instant, la solidarité de la forme et de la personne. Il prouve que la forme est une personne et que la personne est une forme. La poésie devient ainsi un instant de la cause formelle, un instant de la puissance personnelle.
[…] Elle cherche l’instant. Elle n’a besoin que de l’instant. Elle crée l’instant. […] C’est dans le temps vertical d’un instant immobilisé que la poésie trouve son dynamisme spécifique. Il y a un dynamisme pur de la poésie pure. C’est celui qui se développe verticalement dans le temps des formes et des personnes. »*
 
Bachelard pensait-il, entre autres formes, à la « forme » du haïku ?
 
Alain Legoin, animateur de Haïkouest
 
 
 
*
 
 
LA LETTRE n°3 - juin 2009
extrait
 
f comme femmes
 
 
 
Texte écrit, lu et commenté par Roland Halbert, président de Haïkouest, à l’occasion de la table ronde animée par Alain Legoin, en compagnie de Janick Belleau, le mardi 9 juin, à la médiathèque de Saint-Avé.
 
 
FEMMES POÈTES
ET HAÏKISTES AU JAPON
 
 
Au Japon, pays profondément patriarcal, les femmes ont longtemps été écartées des activités artistiques et littéraires. Toutefois, fort heureusement, on peut relever quelques exceptions notoires : certaines dames de cour ou certaines nonnes.
Ainsi, parmi d’autres, Sei Shônagon (XI s.), cette dame d’honneur qui inventa la poésie du « fragment » en composant ses admirables Notes de chevet ; Seifu-jo, (1732–1814), cette nonne bouddhiste qui écrivit dans la veine de Bashô en l’enrichissant de sa sensibilité personnelle ; ou encore Kikusha-ni (1753–1826), cette fille de samuraï, devenue veuve à 28 ans, qui était à la fois peintre, musicienne (elle jouait du koto, cette cithare à 13 cordes) et poète. Il faut garder à l’esprit que, par le passé, les Japonaises n’avaient pas le droit d’accéder à l’écriture chinoise (savante) ; leur était réservée une écriture spécifique, dite « écriture de femmes » (onna-de : « main féminine ») qui – belle revanche – sera à la source d’une littérature raffinée et à l’origine des signes (hiragana) employés aujourd’hui par tous les Japonais.
Parmi les poètes de haïku au Japon, l’histoire littéraire – ou plutôt une certaine historiographie réalisée par des hommes – retient peu de noms de femmes. Cependant, à l’orée du XX s., trois grandes figures féminines (ce ne sont pas les seules) se distinguent : Shizuno-jo, Hisa-jo et Tei-jo (cette finale des noms en « -jo » indique que ce sont des « demoiselles »).
Ces femmes poètes gravitent autour de la revue Hototogisu (Le Coucou), fondée par Shiki et dirigée par Kyoshi ; leur génie est aussi d’avoir réussi à émerger et à s’imposer.
Takeshita Shizuno-jo (1887-1951) ou Shizuno-jo, cette institutrice osa composer un haïku d’été sur l’épuisement et l’agacement d’une mère face à son enfant en pleurs :
 
Par cette nuit brève / l’enfant au sein et qui braille / si je le jetais ? *
 
Cet accent de franchise a choqué la société conventionnelle qui, on s’en doute, ne l’apprécia guère.
Sugita Hisa-jo (1890-1946) ou Hisa-jo dont le caractère passionnélui valut d’être exclue de la revue Le Coucou. Elle finira par s’enfermer dans un quasi silence. Pourtant, c’est elle qui a écrit ce bel haïku à la note élégante et érotique :
 
Fraîcheur de la chaise / la lune perce ma robe / je ne bouge plus.
 
Nakamura Tei-jo (1900- 1988) ou Tei-jo qui parvient à capter cette scène sensible et à l’exact opposé de celle citée au début :
 
L’enfant fait pitié / au cœur de la nuit si froide / j’approche la couette.
 
On évitera de considérer ce dernier poème comme un« haïku de cuisine » (daïdokoro haïku), ce genre de haïku centré sur les travaux ménagers, les occupations domestiques ; bien au contraire, on y percevra une inflexion toute féminine.
 
Dans sa « Lettre du Voyant », Rimbaud avait audacieusement annoncé : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, jusqu'ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées diffèreront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. »
Le servage de la femme est-il fini ? Pas si sûr. Chez nous, par exemple, sur le plan du langage, pourquoi faut-il que, selon le dictionnaire, le mot « poétesse » soit considéré comme péjoratif, alors que « les langues sont des femmes », comme l’écrit superbement le fin linguiste Claude Hagège ?
Par bonheur, certains haïkistes de sexe masculin ont su prendre-comprendre l’inconnu des femmes et célébrer en 17 syllabes l’accord homme-femme à travers la chair sensible du monde. Parmi eux, Shiki, auteur de cette merveille poétique (après l’enfer rimbaldien, voici l’esquisse d’un paradis) :
 
Le paradis c’est / un lotus de couleur rouge / avec une femme.
 
Roland Halbert, président de Haïkouest
* Les haïkus sont donnés dans la traduction de R.H.
 
 
 
*
 
 
LA LETTRE n° 4 - juillet/août 2009
extraits
ecomme édition
 
 
Haïkouest édite, sous l’identité « éditions des petitsriens »,
dès septembre prochain, un livret-recueil proposé par Danièle Duteil ayant pour titre
 
« La pluie bat la dune »
 
Voici l’avant-propos de Roland Halbert
 
L’EAU, LE FEU
 
L’eau est une flamme mouillée. (Héraclite)
 
Aucun doute : la « fillette immobile » qui se profile en ouverture de ce beau recueil est devenue une haïkiste de premier ordre. Elle s’appelle Danièle Duteil (ce patronyme qui prend ses racines dans le « teil », c’est-à-dire le tilleul, l’y prédisposait sûrement). Sur son île qui porte un nom de note de musique – le de Ré –, elle a tous les sens à l’affût des éléments : eau, terre, feu, air en leur subtile métamorphose. Elle est la vigie exacte de l’émotion saisonnière, de l’heure, de la minute, de la seconde même. Mieux que personne, elle sait avec Kiyosuke que l’art du haïku consiste à « parler comme si l’eau était le feu ». Si vous demandez à Danièle Duteil : « Mais comment faites-vous ? », elle vous répond de la plus désarmante façon : « Je ne fais rien. Je me laisse envahir par les vibrations de la vie. » (est-ce le jimi japonais qui qualifie l’être capable d’une certaine disposition entre « passivité attentive »et« accueilmodeste » ?) Voilà les arcanes de l’alchimie poétique.
 
Les moyens artistiques de parvenir à ce rien accompli sont le rythme et la prosodie. Danièle Duteil pratique le 17-syllabes du haïku régulier et modulé (concevons le haïku non pas comme un poème de trois vers, mais plutôt comme un verset – c’est-à-dire une seule unité de souffle – scandé en trois séquences de 5-7-5 syllabes), car, en véritable poète, elle a intériorisé cette forme destinée à vibrer de manière spirituelle. Elle a saisi qu’en acceptant la contrainte rythmique de l’impair – aérien et sonore –, elle rejoignait l’esthétique d’un Baudelaire : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense. » À quoi le breton Max Jacob répond en écho :« Plus la source du jet d’eau est comprimée, plus elle monte haut. » C’est ce qui donne à ces haïkus leur fluide densité, leur retombée fulgurante et leur juste saveur en bouche.
 
Ce livret de 35 poèmes seulement (car trop de haïkus tuerait la note singulière du haïku) ne se présente pas comme un amas de pièces disparates. Il est composé. Autrement dit, il s’invente un début, un milieu, une fin (selon le filtre autant quele fil des saisons) et, surtout, son propre mouvement magnétique. La mise en page de ces poèmes – aérée, souple, pulsée – favorise la fameuse double lecture du haïku : la première est pour l’œil (qui flashe), la deuxième est pour l’oreille (qui timbre). Et l’esprit accorde le tout avec dilection. Aussi émane-t-il de ces pages un caractère de vigilance souriante. On avance, on danse, on vole – toujours aux aguets –, sur un « sentier forestier » (au passage, salut à Bashô sur sa sente étroite !) rempli de minuscules surprises, d’aventures ténues, de fines merveilles. Le haïku rend sensible cette vérité dérobée : non, le Temps ne passe pas, il surgit !Bref, trois fois bref, de focales intenses en paroles délestées, on vit sur ce chemin depuis l’enfant du début jusqu’à la femme, saisonnière de l’instant, qui à la fin écrit :
 
 j’ai longtemps marché / sans trouver l’œillet sauvage / la pluie bat la dune
 
Que Danièle Duteil se rassure : si elle a beaucoup marché, infiniment cherché, elle a fini par la trouver, cette fleur sauvage. Elle l’a cueillie dans la flamme mouillée et prismatique du haïku : « ciel d’encre et de feu ». L’autre nom de cette poésie est la beauté vivace. La pluie bat la dune ? Le chant bat le cœur.
 
Roland Halbert, président de Haïkouest.
 
__________________
 
 
Coup de cœur par Roland Halbert.
 
 
DU ROUGE AUX LÈVRES, Haïjins japonaises.
par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot.
Editions La Table ronde, 21 euros.
 
 
Une manière de poursuivre la réflexion entreprise par le groupe Haïkouest sur les femmes et le haïku sera de découvrir cette passionnante anthologie. En nous proposant un large mais exigeant choix de femmes haïkistes du Japon, depuis le XVII siècle jusqu’à nos jours, Dominique Chipot et Makoto Kemmoku viennent avec bonheur combler une regrettable lacune de l’édition française.
Quarante poétesses sont présentées par une courte biographie, bien documentée, et une sélection soignée de haïkus où la touche féminine se perçoit avec enchantement. On y retrouve des noms célèbres du passé (Chigetsu, Chiyo-ni) côtoyant des noms qui émergent (Minako Tsuji, Ayaka Satô). Les poèmes consacrés à la bombe atomique se révèlent particulièrement émouvants.
Le texte original du haïku japonais est fourni en couleur (rouge, en écho visuel au titre de l’ouvrage) avec sa translittération phonétique.
La traduction de Kemmoku et Chipot, juste, fine et inspirée fait volontiers mentir l’observation sévère du professeur Henri Morier : « La traduction retient peu de choses de ces fleurs fragiles [les haïkus]. » Parmi tant de réussites, ces deux merveilles :
 
Je bois à la source,
oubliant que je porte
du rouge aux lèvres.
Chiyo-ni (XVIII s.)
 
Je mets du rouge à lèvres.
Dans la glace se balancent
les fleurs de cosmos.
Madoka Mayuzumi (née en 1965)
 
 
 
*
 
 
LA LETTRE n° 5 - septembre 2009
extraits
 
g comme Gaspard
 
 
 
Ma vie en dix-sept pieds, Dominique Mainard,
collection Neuf, L’Ecole des loisirs. 8, 50 euros. Disponible à Haïkouest.
 
 
LA PRÉSENCE AU CŒUR
 
 
Il importe peu que la parution de ce plaisant petit ouvrage remonte à 2008, car nous devons croire à la longuevie des livres et non pas à cette actualité énervée des rentrées littéraires. (Qui nous délivrera de ces 659 bouquins qui nous sont annoncés pour octobre ?!) De plus, la poésie se doit d’être intempestive, de jouer à contretemps musical et même de surgir hors du Temps…
C’est un délicieux livre que signe la jeune romancière Dominique Mainard. L’histoire ? Celle de Gaspard, un adolescent rouquin et timide dont les parents sont séparés (une mère déprimée, un père absent – il travaille au Japon) et qui est hanté par un petit frère disparu prématurément. Le gosse part, contre son gré, en centre aéré où des monos un peu largués l’obligent à participer à des activités qui l’ennuient (atelier de théâtre, de cuisine, de poterie, de tricot etc.) La seule façon qu’aura Gaspard de s’intégrer au groupe sera de proposer une ouverture au haïku, sa « passion ». Stupeur dans les rangs ! Qu’est-ce que c’est que ce « haïkoitruc » ? « Un truc de tapette ! ». Mais voilà qu’insensiblement, les regards évoluent, les attitudes changent et les êtres se métamorphosent. Peu à peu, on voit les ados découvrir le précieux papier japonais (envoyé par le père lointain), compter sur leurs doigts les dix-sept syllabes (dans ce monde virtuel, il est bon qu’ils se souviennent qu’ils ont des doigts !), comprendre que la forme est porteuse de sens (mais oui, bien entendu !), rechercher le mot exact, affiner leur sensation et leur expression. Et bientôt, Gaspard – un vrai prénom de Roi mage ! – par le vecteur minimal du haïku, se révèle le lien vital de ce petit bocal qu’est le centre aéré (comme toute société), une sorte d’écrivain public (rien de tel pour draguer !) et, bien plus, un véritable initiateur à la poésie vécue. Le roman est émaillé de haïkus qui sont donnés en épigraphe de chacun des treize chapitres. Ecoutez comme ils respirent une simple et franche saveur :
Une petite tombe / Un vieux grand-père au soleil / Qui comprend la vie ?
Ou encore :
Sous les doigts la feuille / De papier est une branche / Mais en quelle saison ?
Quoi ? Que prétendez-vous, môsieur le Kontrôleur des Poids et Mesures en gros croquenots ? Le dernier pentasyllabe boite ? Et alors ! Tout le monde sait, depuis longtemps, que la beauté boite avec élégance (toujours, cette question de la forme et du juste écart qui joue comme un pas de danse ; voyez la souple claudication de Paul Verlaine ou de Max Jacob).
D’un bout à l’autre du roman, le ton se fait tendrement caustique, la phrase faussement naïve, l’écriture subtilement ironique. Le récit prend l’inflexion charmante de ces contes apparemment innocents, mais qui délivrent le sel vibrant des choses. On pardonnera à Dominique Mainard d’avoir confondu, dans son titre Ma vie en dix-sept pieds, la métrique de la langue française (qui se compte en syllabes) avec celle du japonais (qui se compte en pieds, composés de longues et de brèves). Mais ne cherchons pas la petite bête, quand un titre demeure si évocateur. C’est comme si ce roman d’apprentissage (à mettre impérativement dans toute valise pédagogique !) apprenait à chacun d’entre nous cette vérité fondatrice énoncée par Santôka : « Tout ce qui n’est pas présence au cœurne relève pas du haïku. » (Tiens, je vais méditer cette formule pendant un bon siècle et demi !) Qu’est-ce que la présence au cœur, direz-vous ? Cherchez. Cherchez bien au plus profond de vous. Il va de soi que la rentrée littéraire inessentielle et affairée ne veut rien, ne peut rien savoir de cette présence au cœur. Pourtant, René Char nous avait poétiquement prévenus : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. » (Tiens, je vais méditer ce vers pendant cent sept ans !) Le poème du haïku – et la poésie tout court – n’ont pas d’autre dynamique d’incarnation.
 
Roland Halbert, président de Haïkouest
 
 
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m comme Mendiant
 
 
Le Mendiant… bronzé, collectif de haïkus et senryûs
sous la direction de Luce Pelletier, Monika Thoma-Petit et Louise Vachon.
Livret électronique, PDF.
 
 
En août dernier, nos amis du Canada ont fait paraître un séduisant recueil électronique de senryûs et haïkus – au total, vingt-deux pages d’aperçus mordants, de pointes fulgurantes – intitulé Le Mendiant… bronzé. (Il suffit de saisir ce titre sur Internet pour y avoir accès). La remarquable photo de couverture est signée Monika Thoma-Petit ; elle représente un clochard poussant un invraisemblable caddie, bourré à craquer de tout un bazar de choses récupérées. André Duhaime assure une courte et éclairante préface à propos du senryû, ce poème, frère du haïku, mais à caractère urbain et satirique. Nous retrouvons dans cette anthologie Janick Belleau que Haïkouest a reçue à Vannes, cette année, et Lise Robert couronnée au printemps 2009, lors de notre premier concours « Femmes ». Quelques poètes de Haïkouest ont été sélectionnés dans ce collectif : Damiens Gabriels et l’auteur de ces lignes. Le bel oxymore qui sert de titre à l’ouvrage provient précisément d’un poème de Damien Gabriels. Le voici :
 
retour de vacances –
le mendiant du centre-ville
…plus bronzé que moi.
 
L’occasion de rappeler que de nombreux haïkistes japonais (par exemple, Issa, Santôka, Hôsaï) ont accepté une vie de quasi-mendiant. Ce choix de pauvreté volontaire devrait nous interroger. La richesse de la poésie (beau bazar de choses récupérées !) n’est peut-être rien d’autre qu’une mendicité déguisée.
 
Roland Halbert, président de Haïkouest
 
 
 
 
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LA LETTRE n°6 - octobre 2009
extraits
 
f comme fou
 
 
Bashô, le fou de poésie
Texte de Françoise Kérisel,
illustrations de Frédéric Clément.
Albin Michel, 18 euros.
 
 
Il me semble bien avoir écrit, un jour, ce haïku légèrement irrévérencieux :
Je me jette à l’eau :
la grenouille de Bashô
me gonfle sérieux !
C’était pour rire ! Ou plutôt pour aller dans le sens même de ce subtil haïkiste qui provoquait volontiers ses disciples en leur recommandant de ne pas lécher indéfiniment « la bave des anciens ». À vrai dire, il convient – toujours et sans cesse – de revenir à Matsuo Munefusa, plus connu sous le pseudonyme de Bashô (le Bananier d’ornement). Une façon plaisante de le faire – avant de lire et relire les travaux rigoureux de René Sieffert ou d’Alain Kervern – est de découvrir ce remarquable album destiné aux enfants et, disons, aux adultes qui n’ont pas étranglé l’enfance en eux.
C’est un magnifique livre, tout en hauteur (format 17 x 33,5), sur beau papier (Apollo Ivory 120 grammes) qui, sous la forme d’un conte,retrace à grands traits et en quatre saisons, la vie de Bashô. Nous y retrouvons la fine équipe des haïkistes contemporains du poète : Kikaku, tout jeune encore, qui sera initié au haïku par le Bananier (oui, le haïku – on disait « haïkaï », à l’époque – exige une initiation !) ; Sono-jo, « la poétesse au kimono blanc » ; Saikaku, l’improvisateur-né, capable de composer des milliers de versets en vingt-quatre heures (?) ; Sora, l’ami proche et fidèle ; Kyoraï, le chef de file de « l’École de Bashô » à Kyôto... Sans doute ce conte simplifie-t-il et idéalise-t-il – mais c’est la loi du genre – la vie du poète, le Japon du XVII siècle, la place contestable du zen (en réalité, Bashô s’est déclaré « ni moine ni laïc, mais entre l’oiseau et le rat »). Toutefois, ce charmant ouvrage vient nous rappeler qu’au-delà de l’errance volontaire du poète dans ce « monde flottant », se dessine une voie (comme il y a une voiedu haïku) : la Voie des fleurs et des oiseaux. Dans une affirmation que le livre néglige de citer, Bashô précise : « Qui dans les formes ne voit la fleur est pareil aux Barbares. Qui en son cœur ne ressent la fleur s’apparente aux bêtes brutes. » Donc, la fleurdes formes (qu’est-ce c’est au juste ?) ; donc, la fleur du cœur (qu’est-ce que cela peut bien recouvrir ?). La leçon semble mince, mais elle est considérable. L’autre vertu de l’ouvrage est de mettre ouvertement l’accent sur les saisons « mes compagnes », dit Bashô, et sur le rire, la saveur humoristique du haïku, préconisés par Kikaku. C’est le moment de souligner sa formule trop souvent oubliée : « L’important est de donner une âme au haïku. »  Il y aurait donc des haïkus sans âme ? Hélas, cela se vérifie tous les jours.
 
Je referme ce ravissant albumpatiné de voyelles et de couleurs (les illustrations, sur grandes pages à rabat que signe Frédéric Clément, sont superbes de fraîcheur et d’élégance). Dans mon agenda tout déplumé, je recopie pour la 17 fois cette vérité énoncée parBashô : « Les caprices du ciel sont la semence de l’art. » En me marrant, j’écoute la météo qui s’éveille et bâille en alexandrin : « Après dissipation / des brouillards matinaux… » ; j’ouvre les volets plus rouillés que l’automne ; le téléphone enroué sonne savoureusement dans le vide ; je ne réponds plus à personne (sauf à la mésange sonore) ; je chausse mes brodequins à roulettes ; je m’évade par la fenêtre flambante de feuilles ; j’avance sous la pluie d’octobre qui a des odeurs d’horizon raisiné ; le soleil, à genoux, tend sa main fauve de mendiant ; je sens la saison me souffler à demi-mot ce haïku du Bananier :
Première ondée / J’aurai pour nom / « le voyageur »
Du tac au tac je lui réponds :
Pour se réchauffer                la dernière mouche                 se met sur mode vibreur.
Comme le dit superbement le conte : « Bashô sourit sans répondre. » La grenouille du maître japonais me fait les gros yeux et sourit, elle aussi, sans rien dire. Puis, hop ! d’un seul coup, elle gobe tous les mots, toutes les images… Et même la mouche !
 
Roland Halbert, président de Haïkouest
 
 
________________________
 
j comme Jaccottet
 
 
 
Couleur de terre
Prose de Philippe Jaccottet,
fusains d’Anne-Marie Jaccottet.
Fata Morgana, 8 euros.
 
 
POÉSIE DE LA BOUCHE BÉE
 
 
On parle trop. Toujours trop. Mais il faudrait tout de même dire et redire cette évidence : il n’y a pas que le haïku dans la vie ! Ou dans la vie poétique ! Le haïku n’est, après tout, qu’un genre de poésie parmi d’autres. Or, l’important est, justement, la poésie, cette parole première mais aussi parole perdue comme un paradis d’expression… Rien de plus cocasse que ces haïkistes qui se prétendent poètes, alors qu’à l’évidence (ça se voit et ça s’entend) ils n’ont jamais rencontré la « saison » de Rimbaud ni la « semaison » de Jaccottet.
 
 
C’est précisément Philippe Jaccottet que je voudrais évoquer avec son admirable Couleur de terre, paru en juin dernier : tout juste une quinzaine de petites pages, de notes succinctes à propos d’une balade de fin d’été. Et l’essentiel est dit. Jaccottet se livre volontiers à ce que Francis Ponge appelle la « promenade professionnelle ». Cet exercice n’a rien à voir avec le petit tour du rentier, ni avec la virée sourcilleuse du garde champêtre, ni même avec la fameuse errance sur la Sente étroite du Bout du Monde chère à Bashô. Jaccottet, « l’ignorant », (faut-il rappeler qu’il a écrit sur le haïku des pages pénétrantes ?) précise malicieusement : « pas du Bout du Monde : d’ici, de tout près, sous les pas ». C’est, au contraire, l’occasion unique de découvertes extraordinaires au cœur de l’ordinaire. Aussi Jaccottet écrit-il, en ouverture de son texte, cette précaution (qui n’est nullement oratoire) : « Noté d’abord cela, pour ne pas oublier l’intensité singulière de ces instants. » Le lecteur pense (revoilà le haïku !) à la lucide phrase de Bashô : « La lumière qui se dégage des choses, il faut la fixer dans les mots, avant qu’elle ne s’éteigne dans l’esprit. » Nous voici dans le vif du sujet, puisque tout l’art du haïku est résumé dans ce dessein : fixer dans les vocables le furtif éclat des êtres et des choses. Si Ôoka Makoto définit la poésie comme « Un œil… qui projette en grand de petites choses. Des lèvres… qui prononcent en petit de grandes choses. », quelle finesse d’œil et de bouche chez Jaccottet ! Et quelle profonde résonance de pensée poétique ! À peine est-il sur un banal bout de chemin qu’au détour, surgit la saisissante musique des Vingt-quatre Vieillards de l’Apocalypse… Joie. Joie intime. Silence.
 
 
Je vous laisse découvrir les détails infinitésimaux – mais capitaux –, relevés par le poète qui ne manque pas d’ajouter aussitôt la « stupeur » qui s’ensuit. Nous sommes face à la couleur éclair d’une fleur (une serratule, « la fidèle mendiante rose des fins d’été »), au ton absolu de la terre, à ce vertige de la subite présence au monde. Et, là aussi, nous voilà ramenés à la lucide formule de Hirahata Seitô désignant le haïku comme « poésie de la bouche bée ». Un philosophe l’a dit excellemment : « Être présent, c’est se cacher et en même temps être éclairé. » Et d’ajouter cette phrase-clé : « À pareille situation convient la pudeur. »
Être présent.
Se cacher.
Être éclairé.
Pudeur.
Tel est le domaine terrestre du poète ou du haïkiste. Et il conviendrait de ne pas oublier la pudeur du haïku (c’est souvent l’humour qui vient servir cette pudeur). Oui, décidemment, on parle trop. Toujours trop. On n’a pas assez l’œil-oreille ajusté. Il faudrait rester – infiniment – sur cette pudique lentille acoustique qu’est le haïku dans son instant de bouche bée.
 
 Roland Halbert, président de Haïkouest
 
 
 
*
 
LA LETTRE n°7 - novembre 2009
extraits
 
 
b comme barbelés
                  parAlain Legoin
 
 
Haïkus de prison
                           Lutz Bassmann
                                 Ed. Verdier
 
 
Derrière les barbelés, le monde devient plus rude encore. Parfois, le regard peut
suivre des nuages qui s’évadent, mais on ne peut plus les contempler comme avant, quand on était libre. Désormais, emprisonné, c’est à travers des barreaux qu’on remarque le ciel changeant et la pleine lune qui plaque son ombre sur le mur crasseux
de la cellule. On ne contemple plus.
 
La nuit sans douceur
se glisse par la fenêtre
balafrée de stries verticales
 
On ne philosophe plus. Quand on s’endort (lorsqu’on peut s’endormir), c’est avec la colère et la peur qui étreignent le cœur, saignent les veines ou pendent les plus fragiles. Plus rien n’est paisible. Plus aucune intimité, plus de moments privilégiés de retour sur soi ; que des mauvaises odeurs et des cris :
 
L'odeur d'oignon
chevauche l'odeur d'urine
bientôt la soupe du soir
 
Cette nuit quelqu'un a hurlé
qu'on l'étranglait
personne ne sait si c'est vrai
 
Pour nous faire entrer dans ce monde carcéral, Lutz Bassmann a choisi de traiter
le sujet par le haïku. Les rudes et froids tableaux qui nous font frissonner alternent
avec des images poétiques ou des scènes traitées de façon humoristique :
 
Peu à peu la lune parcourt le ciel
aucun oiseau
ne passe devant
 
La promenade d'hier a déçu
on nous a fait marcher
dans le mauvais sens
 
Ce livre est bien plus qu’une suite d’événements d’un quotidien insupportable.
C’est à une réelle histoire que nous convie l’auteur, l’histoire de personnages
aux portraits souvent saisissants qui ont des lueurs dans les yeux…
 
Le soleil se lève
la grille pendant une minute
est jaune paille
 
Les hirondelles reviennent
c'est maintenant
qu'il faudrait partir
 
 
_____________________________
 
 
u comme UTAMARO
 
 
 
UTAMARO, Insectes choisis, Myriades d’oiseaux
Editions Philippe Picquier / INHA, 2009. 39 euros.
 
 
RÉSONANCE DU SOUFFLE
 
Pour les fêtes, un cadeau de premier choix : ce remarquable coffret – écrin serait le mot juste – contenant deux volumes d’estampes d’Utamaro auxquels est joint un fascicule de poèmes. L’ensemble entièrement consacré aux insectes et aux oiseaux. Lignes, couleurs et vers : une pure perfection !
 
Que de chemin parcouru depuis la fin du XIX siècle, quand Edmond de Goncourt fit découvrir Kitagawa Utamaro (vers 1753 – 1806) à la France par sa monographie, Outamaro. Le peintre des maisons vertes, parue en 1891 ! Mais on reste étonné par la troublante passion des Japonais pour les insectes et pour les oiseaux. Selon la vision pénétrante d’Utamaro (montrer, c’est aussi cacher) et pour la plus vive satisfaction de l’œil et de l’oreille, voici l’abeille « la douce pucelle », la libellule et le perce-oreille (les Japonais l’appellent : « l’insecte aux ciseaux ») etc. Voici la bergeronnette, l’alouette, l’oiseau à lunettes (les Japonais disent : « l’oiseau aux yeux blancs ») etc. Et vous, que dites-vous ? Vous ne voyez pas ? Vous n’entendez rien ? Vous cherchez la petite bête ? Tendez mieux les yeux et ouvrez plus grand l’oreille (à moins que ce ne soit l’inverse). Devenez la feuille. Le point d’excellence de ces estampes-à-poème est tel que, par un jeu subtil d’hallucination auditive, on a l’impression d’entendrele chantdesinsectes. Là encore, l’acuité de perception des Japonais a de quoi surprendre. Comme nous l’a appris Lafcadio Hearn, ils savent distinguer « l’insecte-pin » qui fait chin-chirorin, de « l’insecte-tisserand » qui fait ji-i-i-chon-chon. À ne pas confondre avec « le grillon-grelot » qui, lui, fait ri-i-i-i-in. Question de finesse d’oreille. Le haïkiste Wafû l’a écrit à merveille :
 
Pour écouter l’homme / ou l’insecte, on ne met pas / les mêmes oreilles ! (Trad. R.H.)
 
Mais, direz-vous, avec les poèmes tracés sur ces estampes, appartenant au genre kyôka « poèmes burlesques », nous sommes loin du haïku ? Pas tant que ça ! La métrique impaire est là (5-7-5-7-7) et, si le registre de langue est différent (mots « vulgaires », allusions « triviales »), certains angles d’affût ou d’approche allusive sont communs ; par exemple, souvenons-nous de Bashô qui, dans un poème en forme de boutade esthétique, soutenait que sur le haïkaï, il irait interroger le papillon « même s’il est muet ! ».Il y aurait donc une leçon à prendre de l’apparent mutisme de certains animaux ou de leur énigmatique silence ? Bien entendu. Un autre poète Hara Gesshu osera composer ce haïku consacré au chant des insectes :
 
Cri-cri cri-cri cri / sri-sri sri-sri sri-sri sri / le chant des insectes. (Trad. R.H.)
 
Aussi, pour les fêtes, une autre idée de cadeau : demandez de nouvelles oreilles à infrasons ! Et pourquoi pas un scarabée de silence ?
 
À contempler ces fabuleuses estampes (qui se déploient en souple accordéon) et à lire les poèmes intégrés (qui coulent en flux mélodique de signes), on saisit vite que l’intérêt des Japonais pour le monde animal se situe très au-delà de l’entomologie ou de l’ornithologie. Ici, l’homme ne se tient plus avec arrogance au centre de la Création (symptôme biblique – heureusement amendé par le doux François d’Assise). Ici, l’homme se retrouve à hauteur modeste du brin d’herbe ou le nez humblement dans les branches, face à ses autres contemporains que sont les bêtes. Ici, la frontière entre les règnes se brouille, et tout ce qui vit devient miraculeusement précieux. Rimbaud ne considérait-il pas le poète comme « chargé de l’humanité, des animaux même » ? Et il est plaisant de citer le haïku de Kôrogi Makoto (littéralement « Grillon-Sincère » – quelle magnifique idée de se dissimuler sous un pareil pseudonyme !) :
 
Mais sait-on au juste / ce que pense le grillon / du boucan des hommes ? (Trad. R.H.)
 
En se fondant sur « la résonance du souffle », le dessein d’Utamaro vise – la profonde formule est de son maître Toriyama – à « représenter la vie par le cœur » (c’est moi qui souligne) : vie battante, grouillante, vibrante. D’ailleurs, les artistes japonais – poètes, peintres ou musiciens – affirment volontiers que « les insectes chanteurs sont nos vrais maîtres ». Olivier Messiaen, qui nous a laissé son prodigieux Catalogue d’oiseaux pour piano, ne disait pas autre chose à propos de ses chers compagnons ailés, « les plus grands musiciens du monde ».
 
Tu lèves enfin les yeux au-delà de ton écran d’ordinateur. Au coin de la bibliothèque, un perce-oreille (oui, qu’il te perce finement l’oreille droite !) se moque de toi, coincé dans ta cage à bouquins. Saint-John Perse te souffle en toute discrétion :
 
À présent laissez-moi, je vais seul.
Je sortirai, car j’ai affaire : un insecte m’attend pour traiter.
 
Les affaires reprennent ? Oh ! des affaires mineures, mais ardentes au fond des fossés ; des entreprises minuscules, mais essentielles au creux des écorces. En compagnie d’Utamaro (qui signait parfois des poèmes sous le nom de « Pinceau-Dévoyé »), tu ne voudrais entendre parler que de ces affaires-là. Résonance du souffle.
  
Roland Halbert, président de Haïkouest
 
 
*
La Lettre n° 8 - décembre 2009
extraits
 
comme Breton (venu d'orient)
               par Alain Legoin
 
 
               Le vent, ça souffle du nord, de l’ouest ou de noroît parfois. Nguyen Tân Hung écrit surtout des haïkus, lors de ses voyages, et il voyage beaucoup. C’est un autre vent qui l’emporte : le vent d’est « Dông Phong » en vietnamien. C’est ainsi qu’il a décidé de signer ses poèmes et autres livres. « Haïkiste non régulier », comme il se présente, parce qu’il en écrit peu, Dông Phong perçoit le haïku comme un souffle.
            « L’étranger – ainsi se qualifie-t-il d’entrée dans son livre Poèmes inter mi-temps (d’un Breton venu d’Orient) – que le vent d’est a porté sous le ciel d’Occident, a la chance de vivre sur le rivage de l’océan Atlantique. De temps en temps, il écrit un petit poème qu’il demande à la mer de ramener à son pays natal, le Vietnam. »
La rencontre fut chaleureuse dans la dernière semaine de ce mois de novembre 2009. Je suis arrivé en retard. Lui est arrivé en France en 1961, puis en Bretagne en 1969. Il est venu me chercher devant la mairie de Saint-Avé pour me guider jusqu’à sa demeure, très belle maison au milieu d’une ancienne forêt dont une grande partie a été défrichée par lui-même et un groupe d’amis en 1971.
            Du port de Hai Phong « la garde de la mer » en passant par le port de Vannes, il s’arrête au Porlair, lieu-dit de paix et de nature luxuriante, propice à l’ermitage. Vétérinaire, directeur de recherche maintenant retraité, il écrivait des poèmes, des courts et des plus longs sur des petits morceaux de papier qui s’étalaient, s’entassaient et parfois se dispersaient. Alors, un jour, sa femme les ramassa, les rassembla puis lui offrit pour son anniversaire un merveilleux cadeau : son premier livre de poésies en 2007.
 
                                      Dông Phong se décrit ainsi :
 
                    J’ai donc la «poésite »                       Je ne suis qu’un passeur
                    Ce mal de néophyte,                          d'utopiques idées
                    Est-ce grave docteur […] ?                 pour la lune et le vent […] 
 
                                     Il est visiblement heureux d’être en France et en Bretagne :
 
                 J’aurais aimé le mot « migrance »                         Merci Saint-Avé
                  Il rime bien avec « errance »                               De Votre havre de paix
                  Divaguant au bonheur la chance                          Pour un émigré.
                  De mon pays jusqu’à la France […] 
 
                                      Non sans quelque nostalgie de son pays natal, il dénonce aussi haut et fort le régime politique vietnamien : « Préparant aujourd’hui la fête du Têt pour accueillir le printemps […] mon cœur a si soif, me rappelant ma jeunesse à Hanoï […]. J’ai trop envie de pots de Kumquat, de chrysanthème jaune, qui égaient le Nouvel An chez nous. »
 
« A Hanoï,
Fichtre
Malgré le Dôi Moi *
Il n’y a point d’oiseaux
Libres.
Ils sont tous
Las et mous
Derrière les barreaux
Chantant triste
Et faux. »
 
            Alors où sont donc les haïkus ? Ils font bien partie de la poésie de Dông Phong, poésie classique rimée et d’une métrique régulière. Les haïkus sont par-ci, par-là, entre des centaines de poèmes à forte résonance humaniste.
 
              Un petit vent doux                                     En corvée d’automne,
              Sur les feuilles du bambou                        La muse amie aussi morne
              Dépose un haïku.                                     Que ces feuilles mortes                                              
 
           Les haïkus se suivent et se concentrent souvent, quand il visite la Chine :
 
                  Mais où vont-ils donc                               Les sampans couverts   
                 Jour et nuit sur le grand pont,                   Promènent à Heung Gong Chai
                 Ces gens de Hong Kong ?                       Leurs frêles toits verts.
                                                                                                   
                                      Soudain,  un bijou… un peu « coquin », dit-il :
 
La moule
 
Sans montrer de perle
Ses deux lèvres entrouvertes
Promettent des rêves.
 
                                      Puis un haïku inspiré par un proverbe ouzbek :
 
L’Ouzbek m’a soufflé :
« Rêver n’est pas un péché »
Pourquoi m’arrêter ?
 
            Ne vous arrêtez pas, Dông Phong. Le lien que vous établissez notamment entre l’Orient et nous est remarquablement tissé. N’oubliez pas de nous envoyer en tant que nouvel adhérent vos haïkus mensuels pour notre site. Ne vous arrêtez pas d’écrire des haïkus : allez encore à la rencontre du souffle qui « du bout des ongles vous fait jongler avec les mots ».
 
* « changement par le renouveau » ou perestroïka.
 
 
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i comme idéal
 
     
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
                            
 
 
  Buste de Jean Follain (terre cuite crue, 1989)
    par Gilles Auguin (photo G.A., coll. R.H.)
Pour A. L ., autre Normand.
 
 
 
 
 
 
     Comment oublier ce poème de René Guy Cadou, composé en clin d’œil à Jean Follain, son ami de l’Ecole de Rochefort ? Il convient de le citer en entier dans toute la souple inflexion de son versunique (prenons une profonde inspiration pour saisir cette simplicité virtuose) :
 
On voit dans les vieilles écoles de campagne
Un enfant au tablier noir
Et les doigts maculés
La nuit venue très tôt
Ce jour-là
Sur le tableau du fond
Les pieds dressés
Avec un mouvement appliqué de la langue
Ecrire ces mots
Qui lentement se gravent
Dans la tête du maître
« Follain est attendu
Pour Noël
À Louisfert »
 
    Et comment ne pas se ranger à l’avis éclairé de Philippe Jaccottet quand il ouvre ses Notes dans le regret de Jean Follain par cetteaffirmation à propos de la poésie de l’auteur normand : « Elle est la seule peut-être qui m’ait paru rejoindre aujourd’hui, en France, l’idéal du haïku. » ? Rien n’est plus exact : Follain se révèle sans doute le plus « japonais » de nos poètes et le plus « haïkiste » dans l’esprit, même si, à proprement parler, il n’a jamais écrit un seul haïku. Avec raison, on l’a comparé aux poètes chinois (Wang Wei, Li Bo, Du Fu) dont, par bien des aspects, il se rapproche (dans son poème « Peintre chinois », Follain évoque l’artiste météo-sensible faiseur de lacs / monts et nuages), mais il serait plus juste d’apprécier ce fin poète à travers le prisme des haïkistes qui, plus d’une fois, pourraient signer certains de ses propos. Ainsi, quand il déclare : « Le sentiment poétique m’est le plus souvent donné par les objets les plus oubliés quoiqu’usuels disséminés dans l’espace ; aussi par les menus faits et gestes du passé qui peuplent le temps. » Ainsi encore, lorsque dans une conférence donnée sur son œuvre, Follain parle d’« une poésie de concentration » et « généralement, brève dans sa construction, ayant en vue l’objet, les choses et reflets du monde vus à travers l’homme ». Ces termes sont à rapprocher de ceux du poète japonais, Nakamura Kusatao, qui définit le haïku comme « poème de la concentration, de l’allusion ». Et ce n’est nullement un hasard si l’on peut mettre en écho, à travers l’espace et le temps, ce haïkaï de la poétesse Seifu-jo (XVIII siècle) :
 
Le printemps s’éloigne. / Au beau milieu des armoises / des bouts d’os humains.(Trad. R.H.)
 
et ce poème de Follain :
 
Le voyageur rencontrera / ce soulier dans l’herbe, / tout blanchi comme un os.
 
    Il n’est guère étonnant que certains des titres de Follain se cristallisent, comme le fait le haïku, sur la patine (le fameux sabi japonais) de notre séjour terrestre. Lisons lentement (J. F. préconisait la lecture lente : « prenons le temps de tout compter /et de lire l’écriture fine ») : Appareil de la terre, Chants terrestres, Ici-bas, Territoires, Ordre terrestre, Objets, Les Choses données… Et personne n’a évoqué mieux que lui, dans des détails infimes, « l’épaisseur du vieux monde » (les Japonais diraient « le cœur des choses » hon’i) à travers la procession rituelle des saisons « Un été passe sur le monde », les menus objets (« Un chant s’élève de chaque objet »), les villages « mélodieux » (méditons sur cet adjectif), les villes « captieuses » (méditons encore), la fêlure d’un bol (J. F . est le Giorgio Morandi de la poésie), la « sébille faussement japonaise » qui « contient des épingles », l’humble légume (sa magnifique Célébration de la pomme de terre !), « l’encre pâlie », la sauce qui se fige, les petits métiers (acceptons que la poésie soit un petit métier déconsidéré, c’est peut-être ce qui la sauvera), « les travaux minutieux »,  les conflits qui menacent « et la guerre vient », la dorure passée d’un uniforme ancien, « la bête un peu alarmée / qui boit le lait sous la lune / avec un bruit si léger », la phrase parlée – claire ou allusive – capturée au vol : « à la fin des fins te tairas-tu, te tairas-tu ? » ou « tu brûles », la clarté qui s’épuise, « la servante anonyme », le frémissement de l’arbre. Je relève queles verbes « frémir », « trembler »  reviennent souvent, indices vibrants de cette acuité poétique et de ce que J. F. appelle « la douceur japonaise ».
 
    Follain, en journalier de la durée au « goût très fin d’éternel », a pris soin de tenir ses passionnants Agendas1926-1971 et il sait mettre l’accent sur le temps surgissant qui fonde le noyau sensible du haïku : « Le temps pénètre les images ». Faisons longtemps résonner, dans le couloir de l’espace-temps, certains de ses autres titres : Usage dutemps, Espaces d’instants, Éclats du temps, Tout instant,Présent jour, Des heures, Comme jamais… Ce pourrait être autant de définitions intuitives du haïku. À la saisie de ce « matin blondi », decette « heure / à grandes ombres », de ce« soir amenuisé » et,au filde ces méticuleuses articulations temporelles : « il arrive que… », « parfois… », « tandis que… », « alors… », il semble que nous touchions dans notre main chaude (autre remarquable titre !) unalmanach perpétuel de la minute et, par un filtre verbal très épuré, « la seule odeur nue / de métaphysique » car, aux yeux brûlants du poète,
 
Tout est Courrier d’une impossible aurore.
 
    Une anecdote plaisante : 1970, je rends visite à Jean Follain dans son bien sombre appartement parisien. J’ai la surprise de le voir arborant fièrement un tee-shirt – qu’il avait rapporté du Japon – orné d’un énorme soleil nippon rouge. Mais je n’ai jamais rencontré un homme aussi apparemment absent au monde que lui. Avec, derrière d’épaisses lunettes, son regard énigmatique de polisseur de lentilles, il semblait singulièrement distrait, comme échappé du réel et absorbé dans un songe. Souvent, par exemple, il s’assoupissait au beau milieu des discussions ou à la fin des repas (auxquels il faisait copieusement honneur) et, dans son sommeil, marmonnait des choses profondes de chaman sibérien. Il avait cette façon rusée de vous fausser compagnie pour trouver refuge dans un univers à l’accès dérobé. Pourtant, même assoupi (la vie n’est peut-être qu’une sieste agitée), rien n’échappait à sa vigilance. Une espèce d’animal en lui – mi renard des fourrés, mi harfang des neiges – veillait. Au fond, Follain-le-fol était et reste un « excentrique » dans l’acception que l’on donne à ce mot pour parler de certains poètes orientaux. Au-delà de son extravagance secrète ou affichée, il avait l’art d’ouvrir la bouche à propos (qualité rare) ; il savait aussi se taire fermement (qualité plus rare encore). D’ailleurs, toute sa poésie, comme les meilleurs haïkus, est littéralement infusée de ce juste silence qui fait toute la différence musicale. Quel grand penseur a dit que : « Ceux qui savent se taire deviennent enfants des dieux. » ? Follain était l’un de ces enfants-là, capable de composer ce vers renversant :
 
Au fond du temps verdoie un merveilleux silence.
 
    J’entends encore le poète Guy Goffette (que je félicitais d’avoir osé faire rééditer Follain dans la collection Poésie/Gallimard) me répondre avec lucidité : « Il manque cruellement à la poésie française. » Creusons avec patience ce manque. Nous y trouverons, à coup sûr, comme dans le haïku, ce qui fait l’ouvroir délicat de la langue et de l’existence. Je relis Exister, pour la centième fois peut-être. Je m’aperçois qu’il y a trente ans, dans ces vers faussement prosaïques, j’ai pointé le jeu caché des assonances et des allitérations, l’affleurement phréatique des images, les minutieuses inversions d’une « syntaxe éprouvée » et les ellipses nourrissant un lyrisme subtil. Je relis cette merveille qu’est L’Épicerie d’enfance. Luc Denis, le légataire universel du poète, m’a raconté que Follain avait confié au sociologue Georges Duveau (à qui il a dédié ce poignant poème qu’est « L’épicier ») : « Sauvez-moi ! » Hélas, il y a fort à craindre qu’aucune sociologie ne puisse jamais sauver la poésie… Et je ne saurais oublier ma stupeur, quand j’appris que Follain, lucide poète de l’accident (« ô chute des corps »), venait d’être mortellement renversé par une voiture, à minuit dix, à la sortie d’un banquet. « La mort sans phrases ». Comme il l’a écrit de toute éternité :
 
à ces signes vous reconnaîtrez /que vous êtes parmi les hommes.
 
    Sur la photo de lui qu’il m’a donnée, J. F. est allongé dans un transat. Il dort (ou fait semblant de dormir ?) comme l’Enfant de la crèche. Au cœur d’un nouvel usage du temps, il a rejoint des campagnes infiniment plus verdoyantes que celles de sa Normandie natale :
 
dans les champs / de son enfance éternelle / le poète se promène / qui ne veut rien oublier.
 
    Sur l’invisible tableau noir, j’écris à la craie friable du souvenir : Follain est attendu pour Noël. Un Noël de la mémoire vivace et carillonnée. Il n’y a pas à dire : les poètes demeurent. Ils demeurent à jamais les seuls Rois mages du verbe et de la vie.
 
 
 Roland Halbert, président de Haïkouest
 
 
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V comme vers la cinquième saison
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Figure poétique, extraite d’un ancienalmanach allemand (1510).
 
 
 
     Sous nos latitudes, nous sommes à la recherche d’une fantasmatique saison qui ferait éclater le cadre, souvent trop rigide, du calendrier. En témoigne le titre de Cinquième saison qui revient périodiquement dans l’édition française, et plus particulièrement en poésie ou en littérature : le poème de René Guy Cadou, le recueil de Jacques Prévert, la revue poétique d’Henri Chopin, le livre de Philippe Delerm… et j’en passe. Les Japonais qui, à partir de 1874, ont abandonné leur calendrier lunaire (emprunté aux Chinois) pour adopter le calendrier solaire grégorien (emprunté aux Occidentaux qui l’avaient établi à l’instigation du pape Grégoire XIII – d’où son appellation) sont parvenus à moduler le temps en créant cette « cinquième saison » qu’est le Nouvel An. Dans leur ancien calendrier lunaire, le Nouvel An japonais coïncidait avec février et correspondait donc aux prémices du printemps : montée de la lumière, renouveau végétal. Avec l’adoption du calendrier grégorien, il a été avancé d’un mois, de manière à tomber en janvier, en supprimant un mois entier. Les almanachs poétiques japonais (saïjiki, littéralement « année-temps-chronique ») inventent cette saison à part entière, à laquelle ils associent de façon décalée dans l’émotion saisonnière (kisetsukan, littéralement « saison-sensation ») certains thèmes de saison (kidai) et certains mots de saison (kigo), parmi lesquels :
 
Météores :      
– les vents glacés (du nord-ouest, entraînant des froids persistants).
– la neige ou les résidus neigeux.
Arbres et végétaux :   
– le pin (porte-bonheur « Les choses sur le pin, apprenez-les du pin », conseillait Bashô).
– le prunier (première rosacée à fleurir).
– les sept « herbes » (cueillies pour préparer la bouillie au riz de l’an neuf) :
bourse-à-pasteur, ciguë aquatique, mouron des oiseaux, navet, ortie blanche, patte-de-chat, radis géant.
– les jeunes pousses.
Oiseaux :       
– la grue (emblème de longévité : elle passe pour vivre cent ans et plus).
– le premier « rossignol » (il s’agit, en réalité, de l’oriole, élevé en cage et qu’on faisait chanter à l’occasion de la nouvelle année).
– le premier coq, le premier corbeau (souvent une corneille) perçus comme de bon augure.
 
    Si, au Japon, Noël manifeste un aspect essentiellement commercial, le Nouvel An demeure une fête à caractère traditionnel. Lors de cette période de « passage », on soulignera l’accent mis par les Japonais sur ce thème de la première chose vue, entendue, ressentie en ce début d’année. Ainsi distinguent-ils le premier rêve, le premier son, le premier éclat lumineux, le premier paysage, le premier événement, la première rencontre…     De même que l’œil du peintre oriental est capable de distinguer dans l’encre pas moins de sept nuances    – oui, sept ! – le haïkiste nous invite à une singulière « ouverture de l’œil » (kaigan), c’est-à-dire des sens. On peut aussi traduire par « révélation » ou « illumination » (bonjour, Rimbaud !),à condition de ne pas donner à ce mot une résonance religieuse ou mystique.
 
Pour quelle saison / a-t-on laqué nos regards / de tant de lumière ? Nishimura Rohan
(Trad. R.H.)
 
    C’est la cinquième saison. Au Japon, ce moment particulier peut aussi être marqué par un certain farniente : passer le jour de l’an au lit (ne-shôgatsu, littéralement « dormir-premier mois »), faire la grasse matinée (asa-ne, littéralement : « matin-dormir »), ne rien faire du tout. Ce haïku de Sôseki Natsume en propose un exemple éloquent :
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Carte de haïku extraite du jeu Les Saisonniers de l’instant. Trad. R. H.,
calligraphie Nouvel An par Hosoda Kiyonobu(Édit. L’Affiche).
 
 
     Qu’il me soit donc permis d’insister sur cette curieuse cinquième saison qui, en plein cœur de l’hiver, ménage unvéritable creuset detemps dans le Temps. Pourquoi ne pas adopter, à l’école des poètes japonais, une sensibilité mieux alertée et plus fine qui permette, tout en paraissant se conformer au calendrier, de s’en évader poétiquement ? Et rien n’est plus stimulant que de trouver des équivalents occidentaux à ces mots et motifs de saison japonais ou bien d’en inventer de nouveaux. À propos de ces répertoires, le haïkiste Takahama Kyoshi ne parlait-il pas de « formule ouverte » ? Ce lexique pourra affiner toute une gamme de termes anciennement dédiés à l’hiver et les mettre dorénavant en correspondance avec le Nouvel An. Par exemple, le houx. Le fragon (dit encore « petit houx »). Le gui. L’ellébore noir (ou « rose de Noël »). Le prunus (dit « presque poilu », subhirtella). Le camellia (japonica).    Le jasmin (appelé « d’hiver »). Le mahonia. Le sapin de Noël qui s’étiole (c’est le plus souvent un épicéa !). Le mimosa (floraison dès janvier). Le laurier-tin. Les vœux (en évitant la formule incorrecte – sur le plan grammatical – : « Meilleurs vœux ! ») Le réveillon. Les klaxons, les cotillons de la Saint-Sylvestre. Les étrennes (étymologiquement : « cadeau à titre d’heureux présage »). Les premiers chocolats. Le calendrier des pompiers. La première facture. L’agenda (choses à faire ou à défaire). Le premier texto. Le bénéfique temps sec de janvier, selon ce dicton constatif : « Janvier sec et sage / Est un bon présage. » (Le haïkiste français ou francophone remarquera ce double pentasyllabe et relèvera combien la métrique impaire est vivante dans la poésie populaire). Le rouge-gorge familier (dit improprement « rossignol d’hiver »). La grive (la « draine » à distinguer de la « musicienne »). Le merle noir qui recommence à chanter (en décembre-janvier, au crépuscule du matin et du soir). La galette ou la fève de l’Épiphanie (6 janvier). Et même, plus largement, la Chandeleur (2 février), fête de la lumière qui revient etc.
 
L’air est plein d’étrennes…           Sauras-tu te faire              patient nuancier des ciels ?
 
    Dans mon enfance, en Anjou, la formule des vœux de Nouvel An était plus fournie et mieux tournée que notre maigre «  Bonne année ! ». Mon grand-père maternel (né à la fin du XIX s.), lors du cérémonial de visites, disait avec une application toute rituelle : « Bonne année, bonne santé ! Paradis !... » Ce mot « paradis », murmuré comme dans un souffle, ne manquait pas de m’intriguer. Jusqu’au jour où, pressée par mes questions, ma mère m’expliqua que la formule complète était : « Bonne année, bonne santé ! Paradis, si vous mourez ! » (tiens, un double heptasyllabe !). Et j’aime que dans l’ancien calendrier lunaire sino-japonais, chaque lunaison soit divisée en respirations ou souffles saisonniers. Il est curieux aussi de se souvenir que nous, Français, n’avons adopté le calendrier grégorien qu’en 1582 ! Et pour ramener l’équinoxe du printemps au 21 mars, les observateurs astronomes ont dû supprimer dix jours, “sautant” directement du 5 octobre au 15 du même mois (Où sont passés ces dix jours ? Se sont-ils transformés en orage ou en rosée dans l’espace-temps ? Et qui nous les rendra, sinon la poésie intempestive ? !°) Ce temps envolé ne renvoie-t-il pas au temps ajusté,au temps condensé ou au temps dégagé qu’invente le haïku ? Arrêtons-nous sur la profonde parole de Herman Melville : « Garde en toutes saisons ta chaleur personnelle. » S’il est vrai que le haïku, dans le foyer rythmique de ses dix-sept syllabes, incarne la juste mesure respiratoire de l’homme, voici que cette cinquième saison s’ouvre comme un souffle chaud d’énergie nouvelle, l’haleine ardente d’un paradis à trouver sur terre.
 
Une unique rose / s’épanouissant sous le givre / ouvre l’an nouveau.Mizuhara Shûôshi.
(Trad. R.H.)
 
 
Roland Halbert, président de Haïkouest
 
 
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La Lettre n° 9 - janvier 2010
extraits
 

 
 
 
 
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